Théâtre

Céline, le grand style d’un sauvage

La comédienne Hélène Firla épate dans le rôle de Bardamu, héros sonné de «Voyage au bout de la nuit». Signé Philippe Sireuil, ce spectacle impressionne

Une cloche. Frappée mille fois. Sonnée, donc sonnante, mais en grésillant. Tel est Bardamu, le héros de Voyage au bout de la nuit, rescapé d’une catastrophe à ondes de choc multiples, celle qui commence par la Guerre 14-18. Ce Bardamu, jeté en 1932 sur la scène littéraire par Louis-Ferdinand Céline, trouve ces jours à la Comédie de Genève son actrice, mais oui, en la personne d’Hélène Firla. La comédienne est merveilleuse en bourdon d’abord détimbré, puis vibrant comme malgré elle, tocsin apocalyptique et féroce. L’adaptation et la mise en scène sont signées du Belge Philippe Sireuil et c’est un modèle du genre: le texte résonne dans sa verdeur, ses échappées hallucinées.

Mais il fait noir et une fanfare s’emballe, criarde, despotique, entraînante, la garce. Vous venez d’entrer dans Voyage au bout de la nuit, à l’aveugle. C’est cet air de parade qui donne son train au roman, dès la première page. Ce sont ces tambours et trombones qui, dans le spectacle, accouchent de Bardamu. Voyez Hélène Firla, prostrée sur un banc qu’on dirait de marbre – excroissance d’un monument aux morts – costume du dimanche à la mode de Charlot, comique et chagrin, avec son melon qui tombe sur un front nuageux. Elle affronte la lumière, mais elle parle comme du fond d’une tranchée, comme si elle était elle-même devenue la tranchée, transplantée au théâtre.

Cette logorrhée sublime est celle d’un mort-vivant. Voyage au bout de la nuit, c’est ça, une langue qui pulse dans un grand corps moribond. La vie qui s’imprime sur la toile dévastée. C’est ce qu’Hélène Firla joue, le poids du désastre qu’une phrase en rut désamorce. Il y a du démon dans son interprétation. Admirez-la sur le banc de l’impénitence. Elle est soudain bouche bée: un colonel vient de mourir sous les yeux de Bardamu; le galonné embrasse pour l’éternité un cavalier lui aussi carbonisé. Dans le visage un instant figé d’Hélène Firla, vous devinez un sanglot. Et un rire fou. Qu’une femme incarne Bardamu, ce poilu à jamais orphelin, importe peu. Hélène Firla est l’humanité de Céline. Son carnaval épouvanté.

Voyage au bout de la nuit, Comédie de Genève, jusqu’au 18 oct.; rens. 022/320 50 01.

Publicité