Et la femme créa l’homme. Ils sont une trentaine de gars, entre 30 et 45 ans, à s’asseoir devant la caméra pour parler d’amour, de paternité, de désir, de porno, de drague, voire de leur «bite», comme ils disent. Certains rigolent, d’autres ont les larmes aux yeux, tous tiennent un discours étonnamment libre et franc face à Céline Pernet, qui signe avec Garçonnières son premier long métrage, un instantané tendre et passionnant de la condition masculine, plus empreinte d’incertitude que de toxicité en ce début de IIIe millénaire.

Dans sa prime enfance, Céline portait une jolie petite robe de velours bleu. Gavée de contes de fées, elle a grandi dans les années 1990, «un no man’s land en matière de féminisme», comme en attestent Pretty Woman ou l’omnipotence des boys bands, ces groupes de garçons «parfaitement musclés et luisants qui tombaient les filles». Elle rêvait de devenir princesse, jusqu’au jour où elle s’est rendu compte que son destin était ailleurs. «La chute a été rude», rigole-t-elle, observant au passage qu’elle n’a jamais vu de garçon aspirer à devenir prince charmant – «Nous sommes un peu seules dans nos contes de fées»…

Démarche féministe

Née à Nyon, siège d’un festival international du cinéma documentaire, Céline Pernet conserve le «souvenir hyper-puissant» d’un film sur les enfants malades vu à Visions du Réel. «Vachement ébranlée», elle avait dû quitter la salle pour se rafraîchir. «Jamais je n’aurais imaginé que le cinéma pouvait produire autant d’émotion.» Aujourd’hui, elle apprécie Ulrich Seidl, qui étrille sans pitié la société autrichienne dans des films d’une grande rigueur formelle, ou Runar Runarsson, susceptible d’évoquer l’Islande à travers 50 tableaux en plan fixe.

Lors de ses études en anthropologie sociale et culturelle, découvrant qu’on peut mélanger l’image et le récit ethnographique, elle se destine à devenir journaliste reporter. Elle rencontre par hasard Stéphane Goël, un réalisateur et producteur qu’elle admire. Il lui propose un stage chez Climage, association lausannoise de création et de promotion de documentaires liés à des problématiques sociales, culturelles et historiques. Puis il l’engage comme assistante sur Fragments du paradis. Elle travaille ensuite sur Les Dames, de Véronique Reymond et Stéphanie Chuat. Enfin ses collègues lui disent: «Céline, il est temps que tu fasses ton propre film.» Elle se marre: «Ils ne savent pas à quel point je les ai observés, comment j’ai décortiqué leurs interactions, regardé leur manière de parler plus fort que l’autre»… L’être humain mâle, ce produit d’un environnement social, historique, économique et culturel, sera l’objet de Garçonnières.

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Convaincue qu’aborder les nouvelles masculinités fait partie intégrante d’une démarche féministe, la réalisatrice débutante passe une annonce en 2019 et reçoit une trentaine de réponses. Une pandémie plus tard, une seconde annonce en suscite près du double: le confinement a donné des envies d’introspection. Ayant bouclé son casting, Céline Pernet s’est rendue chez ses personnages. Elle a installé dans leur salon un dispositif susceptible de les mettre en confiance, «comme une sorte de confessionnal», et passé plus de trois heures à dialoguer, à prospecter auprès du sexe dit fort une «complémentarité», soit cette «intelligence émotionnelle» qui serait l’apanage des femmes.

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Vieux fantasme

Gironde et rieuse, Céline Pernet n’a pas la langue dans sa poche ni froid aux yeux. Elle se met en scène dans Garçonnières. La célibataire sans enfants évoque en voix off son usage des applications de rencontre, ses 476 matchs et les quelques «petites histoires aussi sympathiques qu’éphémères» qui en résultèrent. Sans craindre de passer pour une «fille légère», comme on disait? «Oh non! Pas en 2022! Pas de problème! Au contraire: les filles, éclatez-vous!» Aujourd’hui, la luronne a renoncé à ces pratiques grisantes avant de devenir lassantes: «On n’y trouve pas la magie des rencontres de la vraie vie.»

Seule meuf, comme elle dit, chez Climage, Céline a bien fait rire ses collègues en leur racontant ses plans cul – «Mais tu ne connais pas les nôtres», lance Stéphane du fond du studio. Parce qu’elle avait envie de récolter la parole des hommes, mais aussi de se confronter aux entre-soi masculins, la cinéaste a assouvi dans Garçonnières un vieux fantasme, brisé un tabou en s’introduisant dans le vestiaire des garçons, footballeurs et hockeyeurs! Elle y a découvert que dans cette intimité moite et musculeuse les conversations portent davantage sur des soucis d’intendance domestique ou d’horaires professionnels qu’elles ne tournent autour du membre viril.

Céline Pernet entrecoupe ses entretiens de plans consacrés à quelques activités éminemment testostéronées – carriers dynamitant une falaise, tirs militaires ou tontes de topiaires phalliques… Autrement dit, le «masculin de l’espace public», une dimension forcément plus spectaculaire que son équivalent féminin – maîtresse d’école, infirmière, etc. De toute façon, la démarche de Garçonnières ne nécessite nulle transition de genre, quelque Bonbonnières où viendrait s’épancher le sexe dit faible, car «parler du corps et de la sexualité des femmes, cela se fait depuis la nuit des temps – sans leur consentement», persifle-t-elle.


Repères

1986 Naissance à Nyon.

2011 Master en anthropologie sociale et culturelle.

2012 Fait ses débuts à Climage.

2017 Assistante sur le tournage des «Dames».

2022 Sortie de «Garçonnières», avec de nombreuses projections spéciales organisées par l’association Ciné-Doc.