De retour du Japon (Atsuko), Jonathan prend la route pour le Bangladesh, puis l’Inde. Mais sa moto rend l’âme et il doit se rabattre sur le train qui mène à Delhi. Une panne l’immobilise dans une gare inconnue. Là, le chant d’un oiseau attire son attention. Le volatile trille «April in Paris» et cette chanson provoque chez Jonathan le même effet qu’une certaine madeleine sur Proust. Il reconnaît Garuda, le mainate d’April, une camarade de classe plutôt fantasque rencontrée jadis au Pine Trees Breeze College, dans l’Uttarakhand. Alors ­Jonathan achète le mainate et l’emmène à l’autre bout du pays pour essayer de retrouver April.

Un homme qui change de route parce qu’il a entendu chanter un oiseau a tout du sage. Apparu en 1975 dans les pages du Journal de Tintin, Jonathan s’est d’emblée imposé comme un héros à part. Bien sûr, il sautait en parachute et roulait à moto dans les pierriers. Mais il écoutait Obscured by Clouds de Pink Floyd et sa quête était la plus spirituelle de celles des redresseurs de tort de la bande dessinée: il recherchait un amour d’enfance, Saïcha, cette petite réfugiée tibétaine qu’il avait rencontrée enfant dans un village valaisan.

Jonathan, globe-trotter amnésique, amoureux endeuillé, n’était pas censé connaître de nouvelles aventures. Mais le directeur du magazine a poussé Cosey à donner une suite à Souviens-toi, Jonathan.

A travers ce personnage qui lui ressemble physiquement, le dessinateur vaudois a procédé à une autobiographie imaginaire. Les premiers albums se ressentent du graphisme de son maître, Derib, et de l’école de Marcinelle. Il y a même une infirmière qui ressemble à Natacha l’hôtesse de l’air… Au fil du temps et de ses voyages en Orient, Cosey est allé vers l’épure. Son trait se réclame de la calligraphie, ses pins ont la grâce des idéogrammes. Ses couleurs, que domine le jaune curry, ont mûri; en aplats et monochromes, elles se ressentent de cet Orient que Cosey a tant arpenté, à pied ou en rêve. Et Jonathan, comme Tintin avant lui, acquiert la dimension d’un bodhisattva: franchissant les degrés de la sagesse, il fait montre de compassion et aide ses frères humains.

Celle qui fut, 16e épisode des aventures de Jonathan, atteint à l’ataraxie. Il y a un trésor à découvrir au fond d’un lac d’azur, mais il ne s’agit pas d’or, juste de réconciliation avec le passé et soi-même. Et si la figure de Kali, déesse de la destruction, est évoquée, c’est pour souligner son ambivalence, car la destruction implique la création et la mort la vie.

Cela fait bientôt quarante ans que Cosey a lancé Jonathan sur les routes du monde. Le voyageur a mûri et grandi. Il a le privilège de se mouvoir dans une temporalité ralentie, puisque seules «près de deux décennies» ont passé depuis le collège. Une planche vertigineuse exprime cette dimension alternative: le dessinateur combine la structure en gaufrier de la bande dessinée, qui permet au récit d’avancer, et le mandala, ce support à la méditation qui suspend le temps.

Perché sur un toit, le mainate crie «Marsupilami!». L’évocation du fabuleux «singe» jaune inventé par Franquin sous le ciel himalayen par un merle des Indes surprend, émeut, enchante. Car «la bande dessinée est une des grandes joies de mon enfance», note Cosey. En filigrane de son récit, il rend hommage à cette famille de papier, procède à la fusion de la Bhagavad-Gita et des Editions Dupuis. Histoire de se souvenir que les mystères de l’Inde valent ceux de la BD franco-belge. Car si «la lumière se tient dans l’œil de Kali», la bonne humeur se trouve dans la truffe du Marsupilami…

Jonathan perd la moto chinoise qu’il pilotait depuis toujours. Il évoque la possibilité de revenir en Europe. Se souvient de Saïcha, pour le sourire de laquelle tout a commencé. Peut-être cet album marque-t-il le bout de la route… Le voyage a été beau.

Celle qui fut , de Cosey, Le Lombard, 56 p.

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