Quelques minutes avant d’entrer sur scène, Celso Piña change sa chemise bleue standard pour un tee-shirt lamé à l’effigie de Kaliman, superhéros mexicain des années 1960, la tête enturbannée comme un sage musculeux. Les organisateurs du concert annoncent 15 000 personnes sur la promenade de la Réforme.

Au fond d’un van qui longe cette artère fondatrice de Mexico City, indifférent aux foules qui se pressent vers la scène, l’accordéoniste barbu se souvient de l’adaptation des aventures du justicier: «Les feuilletons passaient à la radio, c’était un rituel de petit-déjeuner. Quand je l’ai vu sur grand écran, il avait l’air plus humain, plus vulnérable que l’idée que je m’en faisais. J’étais incroyablement déçu. L’imaginaire est une force puissante.»

Deux visages et deux publics

De quel type de légende Celso Piña chante-t-il les airs? Quel genre de fable colporte-t-il pour qu’elle persuade des milliers de personnes à attendre depuis des heures, avachies sous les barricades, les prières suspendues au ciel versatile de la saison des pluies? Au Mexique, Celso Piña a deux visages et deux publics.

Pour les plus jeunes, il est ce parrain débonnaire d’une électro-cumbia fraîchement mise au goût des dancefloors mondiaux. Les autres – et l’histoire – voient en lui le succès à retardement d’un homme simple des quartiers populaires de Monterrey, au mode de vie duquel il a dédié plusieurs chansons. Eldorado industriel à 200 km de la frontière texane, Monterrey est la capitale mexicaine de la cumbia, musique traditionnelle de Colombie enchantée par le souvenir des rythmes afro-caribéens que les esclaves chantaient pour transmettre leur histoire.

Du rural à l’urbain

Adolescent dans les années 1970, Celso Piña découvre ce blues rieur dans les sonideros, qu’une caravane convoque à l’appel du clairon: «Les gens se rassemblaient dans la rue pour parler des affaires pratiques, comme le raccordement à l’eau courante ou à l’électricité. Ces problèmes réglés, on passait l’après-midi à danser. Les DJ vendaient au marché noir des cassettes de cumbia que les travailleurs émigrés ramenaient de Houston. Alfredo Gutierrez, Anibal Velasquez… Un son de paysans! C’est là qu’est né mon amour pour l’accordéon.»

Cet instrument star des musiques locales, Celso Piña l’apprend sur ceux des autres, et travaille en autodidacte les rythmes contagieux de la cumbia. «Comme tout bon Mexicain, j’y ai ajouté une empreinte personnelle. Comparé à la Colombie, j’ai inventé un genre plus rapide, plus bourrin.» Accompagné par quatre de ses huit frères, il monte un orchestre de poche. Pendant plus de dix ans, il égrène les salons de danse, les anniversaires, les mariages, les baptêmes et les enterrements.

Après vingt ans de musique traditionnelle colombienne, je devais me renouveler, ou mourir

Dans des régions culturellement conservatrices, sa musique fait une percée correcte et s’inscrit progressivement dans le folklore vernaculaire. Jusqu’en 2001. Celso Piña a déjà 48 ans, six albums, le sourire et la brioche du père Noël des galas scolaires. Il est approché par le rappeur et DJ Toy Hernandez, de Control Machete, qui produit pour lui l’album Barrio Bravo. C’est la rencontre entre le son gras et rural des étables et celui, nerveux et syncopé, de la pagaille urbaine. «Cumbia sobre el Rio» prend d’assaut les discothèques et inspire des centaines de remix. Le réalisateur Alejandro González Iñárritu en fait le générique de Babel. Sur YouTube, on trouve une vidéo de Gabriel Garcia Marquez, la moustache neige et le dos voûté, qui danse comme un pingouin autour de son épouse. Au loin, entre les tables de la salle de bal, Celso Piña tord son accordéon comme une anguille.

Partout, la déferlante électro-tropicale s’abat comme une drache. «Après vingt ans de musique traditionnelle colombienne, je devais me renouveler, ou mourir. J’ai eu l’intelligence de m’ouvrir au rock, au hip-hop, au ska, aux machines… La musique, c’est comme les chiffres. Les combinaisons sont infinies.»

«Comme dans un rêve»

Pourtant, ce n’est qu’en 2010 qu’il foule enfin le sol de la terre mère. Vétéran et mascotte, rescapé et pionnier, Celso Piña a reproduit puis popularisé un style qu’il ne connaissait qu’à travers l’imaginaire sonore de cassettes illégales. Comme Kaliman au fond du poste, ses maîtres étaient virtuels. En Colombie, ils l’attendaient sur le tarmac, héros de chair et de sang que la réalité ne trahit pas. «Comme dans un rêve.» Celso Piña porte la main sur sa poitrine en guise de reconnaissance. Dehors, 15 000 personnes hurlent déjà son nom.


Celso Piña en concert, Paléo Festival, Le Dôme, mercredi 19 juillet à 19h15.