Culture

Cendrars et la modernité

Trois nouveaux volumes de l'édition critique des œuvres font redécouvrir sa passion africaine, la profession de foi d'«Aujourd'hui» et l'étrangeté du «Lotissement du ciel».

Blaise Cendrars. Anthologie nègre. Ed. de Ch. Le Quellec Cottier

Aujourd'hui. Ed. de Claude Leroy

Le Lotissement du ciel. La Banlieue de Paris. Ed. de Claude Leroy. Denoël, coll. Tout autour d'aujourd'hui, 532 p., 556 p. et 500 p.

Avec ses 33 volumes à paraître inlassablement annoncés dans sa bibliographie durant un demi-siècle, Cendrars offrait pas mal de grain à moudre à ses futurs exégètes! Dans la première édition critique de ses œuvres en 15 volumes dirigée par Claude Leroy, commencée il y a quatre ans (lire le SC du 29.12. 2001), préfaces, notices et notes éclairent avec une discrète pertinence la manière dont l'écrivain a cultivé jusqu'au mythe sa légende et fait de sa vie un inépuisable répertoire d'histoires.

Comme les précédents, les volumes 10 et 11 regroupent des textes retrouvés ou inédits autour de thèmes matriciels que Cendrars n'a cessé de reprendre: pour la première fois, l'Anthologie nègre (1921) s'accompagne ainsi de nouveaux Petits Contes nègres pour les enfants des Blancs, de textes épars concernant le fameux ballet de La Création du monde qu'on a pu revoir récemment à Genève (musique de Darius Milhaud, décor de Fernand Léger), et d'apports du fonds Cendrars de Berne pour les contes de Comment les Blancs sont d'anciens Noirs. Même chose pour Aujourd'hui, titre autour duquel sont réunis divers textes dont Jéroboam et La Sirène et Sous le Signe de François Villon, complétés par Le Brésil et Trop c'est trop. Quant au volume 12, il reprend deux livres qui n'ont en commun que d'être parus en 1949: Le mystérieux Lotissement du ciel et La Banlieue de Paris, texte savoureux écrit pour accompagner un album de 135 photographies de Robert Doisneau édité par La Guilde du Livre (sept seulement sont reproduites).

La passion africaine de Cendrars aurait, selon lui, ses racines dans l'enfance, quand il «savourait sa peur» en contemplant la reproduction d'une idole de bois dans le tome IX de la Géographie universelle d'Elisée Reclus appartenant à son père: c'est du moins ce qu'il raconte dans Le Lotissement du ciel. Or, cette image n'existe pas! Mais Christine Le Quellec Cottier a beau jeu de démontrer qu'elle a nourri l'imaginaire de l'écrivain, ardent défenseur de l'art nègre tout au long des années 1920. Détail amusant: Cendrars a utilisé un «nègre» inattendu en la personne de Raymond Radiguet, futur auteur du Diable au corps, pour recopier des contes, légendes et proverbes africains qu'il a ensuite retravaillés: les 20 chapitres thématiques de son Anthologie nègre relèvent d'une approche plus littéraire que scientifique, malgré l'abondante bibliographie finale, car les textes sont réécrits au présent, sans lexique, afin de mieux placer le lecteur «dans le cercle du griot». Saluée par Michel Leiris («Plus qu'un livre, c'est un acte»), l'entreprise a connu divers prolongements avec notamment les délicieux Petits Contes nègres pour les enfants des Blancs, illustrés par Pierre Pinsard, qui jouent sur la répétition, les dialogues et les devinettes.

Du recueil Aujourd'hui (1931), Claude Leroy affirme qu'il «est à Blaise Cendrars ce que le Manifeste du surréalisme est à André Breton: une profession de foi, un art poétique et une proclamation à la face du monde entier». En rassemblant des textes écrits entre 1917 et 1929, l'écrivain se fait le chantre de la modernité au cinéma (son grand amour déçu), dans la peinture, la littérature ou la publicité; il raconte tout ce qu'il a vécu, souffert et aimé: la guerre et sa blessure (cf. J'ai tué, illustré par Léger), la découverte du Brésil, «terre promise de la main gauche et laboratoire de l'homme nouveau», ainsi que le «déclic» miraculeux de son retour à l'écriture, deux ans après la perte de sa main droite: «Soudain tout a grandi d'un cran. C'est aujourd'hui. Beau cheval écumant. Les maladies montent au ciel comme les étoiles à l'horizon. Et voici Bételgeuse, maîtresse de la septième maison. Crois-moi, tout est clair, ordonné, simple et naturel.» Souvent éblouissant, ce kaléidoscope n'a rien à voir avec la volumineuse compilation de Trop c'est trop (1957).

Pour le moins énigmatique, Le Lotissement du ciel (1949), quatrième volume de ses mémoires, n'a jamais connu le succès de L'Homme foudroyé, de La Main coupée ou de Bourlinguer. C'est que l'aventurier fait ici place au mystique qui retrace dans «Le nouveau patron de l'aviation», à grand renfort d'extraits pas toujours traduits des Acta Santorum, la vie du saint volant Joseph de Cupertino. L'ouvrage s'ouvre pourtant sur «Le Jugement dernier», courte «histoire vraie» où Cendrars se met en scène, et il se clôt sur «La Tour Eiffel sidérale», magnifique récit très longuement mûri qui associe et fond mystérieusement, dans de longues phrases proustiennes, des thèmes très divers, du Brésil à la guerre, d'un amour impossible pour Sarah Bernhardt à la dénonciation du «bluff du modernisme», sans oublier des souvenirs sur le poète et boxeur Arthur Cravan ou le mécène Jacques Doucet: c'est vertigineux et séduisant.

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