Critique: «Le Petit Prince écarlate»

Cendrillon, et après?

Saisissante et puissante. Ames rebelles et esprits timorés, ne passez pas à côté de l’adaptation de Cendrillon, à l’affiche jusqu’à dimanche du Petit Théâtre de Lausanne. Imaginée par le Belge Marcel Cremer, cette suite du conte, version frères Grimm, bouscule nos représentations les plus naïves. Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants? Balivernes! Enfant-roi et amour fané sont au rendez-vous. En déroulant ce scénario en prise avec notre temps, l’auteur tend un miroir à nos pulsions inavouables et à nos illusions tenaces.

Le propos, audacieux et fort, a séduit Sophie Gardaz, la directrice du Petit Théâtre, qui crée Le Petit Prince écarlate avec deux complices à la mise en scène: la comédienne Hélène Cattin et le chorégraphe Philippe Saire. Le trio livre un spectacle de très haute tenue, nourri des affinités et disciplines respectives de chacun. Où le jeu est enrichi par une maîtrise remarquable du mouvement, du geste et de l’espace. La peinture, réalisée en direct, étoffe l’expression des sentiments sans l’étouffer. L’idée, lumineuse, n’est jamais un prétexte. Le bel équilibre!

L’image d’une Cendrillon voilée et figée dans sa robe de bal happe le regard d’emblée. On la devine ensevelie sous ces couches de tissus cendrés et on retient son souffle. L’héroïne de notre enfance est-elle encore de ce monde? Une voix d’outre-tombe s’élève, et on frémit. Captive de son habit devenu trône, la belle a enfanté et s’est résignée. «Bien avant ta naissance, ton père avait cessé de danser», confie-t-elle à son fils. Alors, comment ne pas être bouleversé lorsque le petit prince (Paolo Dos Santos, vibrant) défait le corset maternel et soutient les pas hésitants de celle qui a désappris à marcher. On est touché au cœur lorsque Céline Goormaghtigh trébuche et se relève, portée par les autres comédiens (Pierre Spuhler, le serviteur exalté, Lucie Rausis et Carine Barbey, les demi-sœurs de Cendrillon, exquises).

Autre moment fort, la rébellion du petit prince, qui renie le trône (en surplomb, comme hors de portée) et jure qu’il deviendra marchand de souliers. La malédiction familiale est en marche. Il faut entendre son cri, lorsque ses pieds ensanglantés sont lavés par les filles de la marâtre. L’enfant unique veut à présent épouser sa mère, bondit sur une passerelle pour toiser ses sujets, macule son visage de rouge avant de s’effondrer sur scène, hébété. La fête, macabre, est finie. Cendrillon n’a pas cédé. Et regarde déjà ailleurs.

La réalité post-conte de fées est âpre, mais Le Petit Prince écarlate évite l’écueil de la lourdeur. En éclairant nos parts d’ombre et nos pesanteurs, avec lucidité et générosité.

Le Petit Prince écarlate. Le Petit Théâtre, Lausanne, jusqu’au 30 mars. Dès 7 ans, 1h. 021 323 62 13, www.lepetittheatre.ch