C’est un père de famille. Installée entre ses jambes comme dans un fauteuil, sa fille adolescente, un peu rondelette. Autour d’eux, dans l’herbe, d’autres pères et d’autres filles. Une scène bucolique photographiée par Christian Lutz.

«L’image pourrait donner l’impression de pédophilie. Car on pourrait penser que le demandeur 11a, qui porte un polo vert, a mis enceinte la demanderesse 11b, âgée de 14 ans, assise devant lui. Pire encore: on pourrait penser que la photo montre les membres d’une secte qui permet la polygamie ou autorise les relations sexuelles avec les enfants.» Extrait de la plainte déposée par trois des sujets de ce portrait de groupe en novembre 2012. Membres de l’Eglise évangélique International Christian Fellowship, ils ont estimé, comme 18 autres de leurs comparses, que le travail du photographe genevois leur portait préjudice.

Fruit de plusieurs mois de reportage au sein de l’Eglise zurichoise, le livre In Jesus’ Name a été interdit de diffusion sitôt après son vernissage par le Tribunal civil de Zurich. Censuré, l’ouvrage de Christian Lutz a nourri tous les fantasmes. Qu’y voyait-on de si choquant, s’est-on demandé ici et là. La réponse tient dans l’exposition Trilogie, au Musée de l’Elysée.

Les images concernées par la procédure judiciaire sont barrées de la plainte qui les concerne. Le visage des plaignants, ainsi, n’apparaît pas. Le procédé est redoutable d’efficacité tant il met en avant l’absurdité de la requête, tout en respectant la décision du tribunal. L’interprétation qui est faite des photographies semble grotesque; que la justice suisse l’ait entendue laisse pantois. En témoigne l’exemple de ce père potentiellement pédophile. Ou celui d’une scène de jeu avec bikinis et pistolets à eau; «La poitrine (de la demanderesse) est très clairement reconnaissable. […] On pourrait réduire l’image à une affaire de sexe et de violence.» Celle, encore, d’une jeune fille habillée dans une baignoire, une femme penchée vers elle; «Comme il pourrait s’agir d’un baptême ou d’une prière, le spectateur pourrait s’attendre à ce que le «rituel» se déroule dans un environnement adéquat et non dans une salle de bains.»

A côté, le responsable de l’Eglise zurichoise bullant dans un jacuzzi n’a pas suscité de polémique – on aurait pourtant pu penser à un gourou enrichi sur le dos de ses fidèles. Pas plus qu’une adolescente à terre – elle pourrait être ivre – ou les shows à l’américaine organisés par l’ICF, preuve d’une stratégie de communication élaborée et dotée de grands moyens.

«Nous avons conçu cette exposition comme un manifeste, explique Christian Lutz. Les photographies sont collées sur le mur, comme des affiches, et le cœur de la problématique est celui de leur interprétation. D’habitude, je ne légende jamais mon travail, j’aime la force évocatrice que dégage un visuel. Là, on voit clairement le combat entre l’image et la typographie. L’image essaie de percer mais elle perd; elle est rendue inexistante par la lecture qui en est faite.»

In Jesus’ Name s’inscrit dans une trilogie sur le pouvoir initiée par le photographe en 2003. Les trois volets sont présentés à l’Elysée. Protokoll met en scène le pouvoir politique, avec Pascal Couchepin comme personnage principal. Les coulisses du Palais fédéral s’exposent en grand format et avec talent. Tropical Gift, consacré au pétrole nigérian – le pouvoir économique – est projeté sur écran blanc avec une musique de Franz Treichler. Déjà beaucoup montrée, la série gagne encore en intensité dramatique.

En se penchant sur le pouvoir religieux, Christian Lutz s’est frotté au judiciaire. Chaque fois pourtant, le Genevois a travaillé avec l’assentiment de ses sujets. Malgré le retrait du livre, accepté par le photographe, l’ICF a décidé de poursuivre la procédure. Pour un dernier jugement.

Christian Lutz: Trilogie, au Musée de l’Elysée, à Lausanne, jusqu’au 1er septembre 2013. www.elysee.ch

Parallèlement, le musée présente une rétrospective de Laure Albin Guillot, talentueuse photographe française de l’entre-deux-guerres

«Nous avons conçu cette exposition comme un manifeste»