Musique

Centrale voltaïque

Collectionneur de synthés oubliés de tous, le Français Hervé Salters, alias General Elektriks, propage depuis son exil américain une musique cultivée et festive avec un groupe-projet qui électrocute. A découvrir ce soir au Montreux Jazz Festival

Il l’appelle sa «grande soupe» et il ne serait pas dans le tort si la formule ne portait en elle une charge dépréciative qui n’a pas raison d’être ici. Alors, sans cette réserve, oui, la musique d’Hervé Salters a véritablement l’allure d’une marmite où mijote une infinité de particules discrètes et savantes qu’une oreille peu paresseuse pourrait isoler et définir s’il décidait de se muer en louche. Un mouvement vers la surface de cette riche solution et voilà surgir des étrangetés et des images qui désarçonnent: des bribes de clavecin sous psychotropes, des ambiances de piano-bar sous-marin, des envolées funky au groove tenaillant ou des quatuors à cordes enveloppés de brumes schubertiennes.

L’âme de ce conglomérat léger et profond porte depuis quelques années un nom qui claque et qui fait dans le détournement warholien: General Elektriks. Derrière ce paravent, un Français exilé à San Francisco, Hervé Salters, auteur d’un deuxième album époustouflant (Good City for Dreamers) qui sera servi ce soir, en concert, au Jazz Café de Montreux. Et comme partout ailleurs, cette apparition dira combien le musicien sur scène se refuse à adopter une chapelle, à choisir une case qui rendrait sa musique facilement définissable. L’art d’Hervé Salters s’apparente dans les faits à celui des cartographes. Elle réunit sur une même feuille des territoires éloignés, elle leur donne des contours et des reliefs qui forment une ensemble cohérent. Ce goût pour le disparate tient des déambulations de son ambassadeur, qui a traversé depuis son enfance les genres et les cultures.

Hervé Salters est un nomade. Mais très vite, il a connu une certitude décisive qu’il raconte dans un débit de mots rapide, sur un canapé d’hôtel genevois: «A 8 ans, j’ai mis pour la première fois mes doigts sur les touches d’un piano. J’ai su immédiatement que j’avais trouvé mon instrument. J’ai croché tout de suite et ça a été ma grande chance.» Ces déambulations peuvent alors commencer. Par le classique, tout d’abord, parce qu’à la maison, c’est ce qu’on écoute avant tout autre genre. Deux ans de solfège, de sonates et sonatines apprises en pestant, comme des milliers d’autres gamins, et un constat: «Je n’étais pas dans mon assiette.» Alors, premier détournement de taille, voilà se profiler le territoire du jazz et du blues, en compagnie d’un pédagogue et compositeurs de renom, l’Argentin Santos Chillemi. «Avec lui j’ai enfin découvert ce qu’il y a derrière une partition, je me suis familiarisé avec l’improvisation.»

La technique du musicien est déjà là, enrichie par deux approches que tout sépare. Le reste, le langage personnel, sa syntaxe, prennent forme lentement. Les séjours à l’étranger font d’Hervé Salters une centrale voltaïque qui cumule et s’imprègne de styles éloignés. A Londres, où il déménage à 13 ans avec toute la famille, il découvre la pop. Il tombe amoureux de Prince et d’Eurythmics. Il écoute Tom Waits, «un des rares musiciens atemporels, à la fois concret et imaginaire.» Et il assiste aussi à une multitude de concerts de musique contemporaine. De Messiaen à Stockhausen, de Schönberg à Boulez, la musique qu’on étiquette de sérieuse, atonale et dodécaphonique, sérielle et complexe, entre à son tour dans son bagage.

Des années plus tard, à Paris, les dés sont jetés. Diplôme de droit international dans la poche, Hervé Salters sait qu’il sera musicien. Il le devient réellement au sein d’une clique de la capitale qui compte dans ses rangs Magic Malik, Bumcello et M. Il joue pour eux dans les studios d’enregistrement et sur scène en prêtant à ses amis le son de synthés d’un autre âge, qu’il collectionne sans modération. Une lubie déraisonnable? Pas vraiment: «Je trouvais les claviers des années 90 complètement dépourvus de personnalité, leur son était trop froid. Je me suis donc spécialisé dans la chasse de vieilleries qui avaient du répondant, celles qu’utilisaient deux décennies plus tôt des géants comme James Brown.»

Cette panoplie de vieilles touches noires et blanches l’accompagnera à San Francisco, où il décide de refaire sa vie avec son épouse et sa fille de 2 ans. L’artiste solo, celui de General Elektriks, né en Californie, sous l’emprise de nouvelles influences. Les sonorités hip-hop le séduisent («aux Etats-Unis j’ai découvert l’importance qu’on donne aux sons graves») et colorent son premier album (Cliquety Cliqk, 2003), entièrement conçu dans sa cave. Il a entre-temps intégré un nouveau réseau de musiciens, où figure DJ Shadow et le collectif hip-hop Blackalicious.

Il poursuit ses explorations musicales devant ses synthés et ses ordinateurs. Dans la tête, une idée fixe: «Déplacer et faire tomber les murs de la pop. J’y parviens souvent par accident et par surprise. Le travail sur ordinateur en réserve d’ailleurs beaucoup.» On pourrait croire la démarche ancrée dans un monde aride et minéral. Elle ne produit pourtant que de l’organique. La grande soupe, oui.

Montreux Jazz Café, en concert gratuit ce soir à 22h. Rens. www.montreuxjazz.com

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