Daniel Jeannet a eu Paris et la culture suisse en tête pendant près de dix-huit ans, depuis ce printemps de 1984, lorsqu'il pose sa candidature pour participer à la création d'une institution suisse d'un genre nouveau. De janvier 1985 à décembre 1986, il est chargé de la littérature, du théâtre et des publications au Centre culturel suisse de Paris (CCS) qu'il dirige depuis la saison 1991-1992. Il le quitte cet automne pour laisser sa place à Michel Ritter. Aujourd'hui, Pro Helvetia a ouvert d'autres antennes à l'étranger, Paris a la réputation d'avoir perdu une partie de son attrait auprès des artistes suisses, et la politique culturelle est enseignée dans des écoles de management. Comment Daniel Jeannet a-t-il vécu cette évolution? Le Temps est allé lui rendre visite une dernière fois dans son bureau de l'Hôtel Poussepin.

Le Temps: Quand vous avez décidé de vous engager dans l'aventure du CCS, quelle image aviez-vous de la France culturelle, et qu'est-elle devenue aujourd'hui?

Daniel Jeannet: La France de 1984 était celle de François Mitterrand, celle de Jack Lang. Rétrospectivement, c'était l'eldorado. Il y avait une effervescence, un tumulte qui n'est plus le même en 2002. Il y a moins de rêves dans la France d'aujourd'hui, comme en Suisse, comme partout. Ce n'est plus le règne de l'humanisme festif, énergétique, comme l'a été le règne Lang. Maintenant, on vit une période de gestion culturelle.

– C'est vrai aussi au CCS?

– Nous avons tout fait pour garder l'esprit pionnier. Dans mon rôle, c'était un combat de tous les instants par rapport à Pro Helvetia, notre maison mère, qui est le théâtre de cette évolution. En 85, il y avait une seule antenne de Pro Helvetia à l'étranger, le CCS. Aujourd'hui, il y en a une dizaine. Chez nos tutelles, le souci de coordination s'attelle d'abord à un repérage de fonctionnement. La supervision de l'ensemble, avec les moyens qui sont ceux de la Suisse et de Pro Helvetia, ne permet pas une compréhension empathique et en détail des situations respectives.

– La centrale a une fonction bureaucratique de planification?

– Sans précision, mes paroles risquent de heurter injustement. Je vais essayer de clarifier. D'abord en précisant que nous avons joui de la liberté dont j'ai hérité de mon prédécesseur. Je la lègue à mon successeur. Néanmoins, les consignes, les demandes d'information, la manière d'intégrer ce que nous sommes dans un ensemble plus vaste, tout cela est l'objet d'un certain nombre de tâches administratives qui nous surchargent sans vivifier notre action.

– Cela signifie qu'en seize ans la politique culturelle s'est tellement amplifiée que l'appareil qui la produit finit par compter plus que les œuvres?

– Dans la réforme de Pro Helvetia, pour autant que je la connaisse, il n'y a pas eu prioritairement une définition des objectifs en relation avec les œuvres, ni d'exigence de la fondation vis-à-vis des œuvres et de leur diffusion. Il y a une volonté de rationalisation d'un appareil de distribution des subventions. Or, je crois que les œuvres sont des chemins.

– Et quel est le plus beau chemin dont vous vous souvenez?

– En 1992, Nicolas Bouvier était en résidence au centre pour un mois. A l'époque, il n'était pas encore l'écrivain culte qu'il est devenu aujourd'hui. Nous avions prévu des rencontres, des conférences… Nicolas Bouvier voulait remercier ceux dont il disait: «Ils se sont un peu poussés pour me faire une place à Paris.» Arrive un jour à la bibliothèque un type qui dit: «Je voudrais parler à Nicolas Bouvier.» «Ah bon! Pourquoi?» «Je viens de découvrir cette carte dans un cinéma des Champs-Elysées.» Il s'agissait d'une carte d'invitation que nous diffusions dans les lieux publics. C'était un steward à Air France, il n'était pas un littéraire. Il avait lu un jour dans un magazine d'Air France un petit texte de Bouvier disant qu'il fallait arrêter de voyager de manière imbécile. Nicolas Bouvier y racontait comment, un jour à Tokyo, il avait suivi une feuille morte dans les rues. Ce steward faisait toujours les mêmes escales, achetait toujours les mêmes gadgets. Il nous explique qu'il avait suivi la recette de Bouvier et qu'il avait découvert un autre Tokyo. Il venait ici pour lui dire: «Merci, grâce à vous, je vois la vie autrement.» Voilà pourquoi je dis que les œuvres sont des chemins.

– Bouvier vient ici en 1991. Il est connu du cercle des écrivains voyageurs et d'un cercle d'initiés. Ensuite son œuvre se répand comme une traînée de poudre. Est-ce que son passage au CCS a compté dans cette explosion?

– Cela peut paraître outrecuidant, mais je le dis. On a retrouvé tous ces gens qui se sont serrés pour lui faire une place dans une émission de France Culture l'année dernière. Ils ont puisé dans nos archives pour construire une série «Nicolas Bouvier». Nous n'avons pas ouvert son chemin, mais je pense que nous l'avons élargi et prolongé.

– Ouvrir le chemin d'un artiste, est-ce à la portée d'un centre culturel à l'étranger?

– Nous n'avons jamais commandité de première œuvre. Qui sommes-nous? Nous ne sommes pas des Pygmalion. Nous avons souvent expliqué au public et aux artistes suisses que nous les cueillons à un moment où ils sont en train de décoller. Malheureusement, on ne peut pas accueillir les premiers brouillons, les premiers essais.

– Avez-vous fait connaître à Paris un artiste suisse qui n'aurait été connu que dans son cercle suisse? Est-ce une chose possible?

– Oui, même s'il faut dire que ce n'est pas ex nihilo. Ainsi, Jean-Quentin Châtelain en 1986. Il a 27 ans. Il n'est pas totalement inconnu, mais il n'a pas encore eu de grands rôles. En 86, il joue chez nous Mars, son premier spectacle solo. Nous parvenons à inscrire ce spectacle dans le cadre du Festival d'automne. Six ans plus tard, nous reprenons ce spectacle. On peut dire: «aucun risque», ou même: «C'est une mauvaise idée, Mars est démodé.» Jean-Quentin Châtelain obtient pour la première fois le prix du syndicat parisien de la critique. Pour lui, c'est déterminant. Troisième étape, nous reprenons encore Mars cette année. Objection: «Tu te fais plaisir pour la fin de ton mandat et tu veux finir en beauté.» Avant la reprise ce printemps, Châtelain était dans le creux de la vague. Personne d'autre ne voulait reprendre ce spectacle. […] Sans nous, ce chemin s'interrompait. Châtelain a déjà tourné deux ou trois mois et il va tourner cet automne. Il a des engagements en Suisse et en France.

– Le mérite des institutions qui servent de relais est rarement reconnu.

– C'est vrai. Nous sommes la maison des recettes invisibles.

– On comprend que Paris compte énormément dans les carrières littéraires, en particulier de langue française, mais est-ce aussi le cas dans les carrières d'artistes plasticiens?

– Je n'ai pas vécu de près la prétendue «chute» de Paris depuis l'après-guerre. J'observe que nous avons toujours été le point de mire de nombreux artistes. Nous n'avons vu aucun fléchissement dans leur intérêt, dans leur envie d'être à Paris.

– Certains pensent que la part du CCS dans le budget de Pro Helvetia est exagérée.

– En 1990, mon prédécesseur avait 1 565 000 francs pour un volume d'activité moindre et sans le mandat du travail en région. Depuis 1992, nous n'avons plus que 1 435 000 francs, un budget qui n'a jamais été indexé. Depuis le 1er janvier 2002, Pro Helvetia a injecté près de 300 000 francs supplémentaires, donc au total 1 735 000 francs. Cela paraît beaucoup par rapport au budget de Pro Helvetia (28 millions). Mais c'est peu par rapport à nos missions et aux services que nous rendons – tout le travail d'agent qui consiste à trouver des distributeurs aux films, des galeries aux artistes, etc., et qui occupe près de la moitié de l'énergie et de la disponibilité de l'équipe. Comme dans tout investissement, le suivi est très important. Nous avons considérablement enrichi la mise de départ. Si on supprime cette maison, on ne supprimera pas seulement des concerts de jazz, des expositions, des spectacles… mais un lieu de rencontre où se sont produits des événements multiplicateurs incroyables.

– Est-ce qu'un tel effort vaut la peine, puisque, selon certains, la France ne serait plus un centre culturel mondial?

– Je trouve la question oiseuse. Pour les gens de langue française, pour tout ce qui est véhiculé par la langue, Paris demeure notre capitale. Il n'y a pas d'écrivain majeur de notre pays qui existe sans Paris. Par exemple Cingria. En mai 2000, à l'occasion de l'exposition Gallimard et la Suisse, nous avons eu une soirée Cingria. Le Nouvel Observateur lui a consacré deux pages, Le Monde des Livres une. Un lieu comme le nôtre entretient le destin des œuvres. Il faut rappeler que, même si des noms sont connus chez nous, ce n'est pas un luxe de les faire connaître en France. Ramuz! Il a fallu se battre, avec d'autres, pour que la Pléiade s'y intéresse et l'édite. Cela a l'air invraisemblable, mais le CCS a une petite part dans le destin de cette œuvre. Arthur Honegger! On a fêté son centenaire au CCS, mais ailleurs à Paris, il n'y a rien eu. Ludwig Hohl! On n'avait jamais entendu parler de lui ici en dehors d'un petit cercle de germanistes. Nous avons organisé un grand colloque avec la Sorbonne. Résultat, Hohl est au cursus de l'agrégation. Une œuvre peut péricliter, même celle que nous croyons être une valeur sûre. Attention aux illusions d'optique vues de Suisse.