L’exposition Dry, à découvrir au Centre de la photographie Genève (CPG), s’ouvre sur une reproduction en petit format noir et blanc de l’ensorcelant tableau allégorique L’Ile des morts, du peintre bâlois Arnold Böcklin. Dans le sillage du poème symphonique éponyme de Sergueï Rakhmaninov dépeignant dans le clapotis l’approche de la barque mortuaire, le photographe Abdo Shanan retient ici un exil fantastique suspendu entre les mondes.

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«J’ai démarré ce projet en 2017 par une réflexion sur la nature géophysique et sociale d’une île. Elle est empreinte d’une atmosphère minérale et sèche comme l’entrée dans un nouvel espace métaphorique. En Algérie, je me sens comme une île au milieu d’une société, notamment en opposition ou compromission avec elle», explique l’homme d’images. Si la peinture l’inspira dans l’esthétique visuelle et plastique de sa série Dry, son atmosphère découle de la musique au chromatisme labyrinthique de Rakhmaninov.

Non-appartenance

Le dessein initial de l’exposition? Tenter de saisir ce que signifie et recouvre l’assignation ou non à une nationalité en faisant un retour aux fondamentaux d’une humanité commune. Dans l’esprit d’Abdo Shanan, il s’agit ainsi d’investiguer par le biais d’un conte poétique contemporain ce que signifie l’identité nationale. Ce sont ces «constructions sociales» qui sont mises ici en doute. A l’image de celui de la Camerounaise Josiane, restée huit ans en Algérie, qui fait l’affiche de Dry, les portraits couleur travaillent sur l’ombre portée des sujets rejoignant une quête de l’absence et de la trace. Dans un tissage subtil fait d’échos et de motifs, ils sont accompagnés des témoignages manuscrits des sujets portraiturés, inscrits aux parois de l’exposition comme au fil d’un journal intime. «Je n’ai jamais eu le privilège d’être chez moi quelque part. Je m’efforce dès lors de me sentir chez moi dans cet état de non-appartenance», lit-on ainsi.

Expérience humaine et poétique de l’exil, Dry est une recherche impressionniste autour de l’identité et de sa perte, une manière de dire le manque. Tout en s’interrogeant sur ce qui reste. La série invite à délaisser les idées de citoyenneté et d’Etat-nation, tant son storytelling est de «nature collective». Les personnes interviewées par l’artiste sont chibanis ou ouvriers maghrébins immigrés en France entre 1950 et 1970, étudiants issus d’Afrique subsaharienne. Et plus largement membres de la diaspora algérienne, comme M’mmar, qui ne fera retour sur sol algérien que pour y mourir.

Noir et blanc fantomatique

On découvre des portraits de proches d’une jeunesse régulièrement en ébullition ou de simples voisins saisis dans une réalité parfois incertaine, en témoigne cette figure barbue aux yeux clos pendulant entre sommeil, inconscient et morgue. Passé et présent sous tension dans ces monuments et sculptures néoclassiques remontant à l’ère coloniale française. Ou une fresque représentant l’émir Abd el-Kader, leader spirituel et militaire qui combattit les armées françaises de 1832 à 1847 avant de jeter les bases d’un Etat algérien. «Nous évoluons dans une société traumatisée par cette colonisation. Une statue à la main brisée peut alors être l’allégorie d’un pays endolori», souligne l’artiste.

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L’ensemble est épisodiquement baigné d’une blancheur fantomatique. Abdo Shanan aborde l’argentique noir et blanc en recourant souvent au flash, à de forts contrastes et une lumière crue. Cela afin de traduire ce sentiment malaisant d’exil ressenti en Algérie, creusant ainsi sa dramatisation.

Identités et vécus

Après un stage au service des archives de l’agence parisienne Magnum, il imagine notamment des instantanés flottants en plans rapprochés traduisant l’âme même des protestations populaires algériennes du Hirak («mouvement»), sévèrement réprimées par le régime. On mesure alors combien il se sent vite à l’étroit sous les contraintes iconiques de l’image emblématique chère au photojournalisme. Désireux de ne pas se laisser embastiller par un réel formaté par certains médias, il poursuit une œuvre voulue sensorielle, tout en pratiquant parfois une forme d’«autocensure» face à un climat social tendu et incertain.

Dans Dry, le soi se conjugue au multiple, l’identité se ramifie en résonance avec d’autres vies que l’exil et la migration dictent. Cette mise en réseau a vu Abdo Shanan cofonder en 2015 Collective 220, un collectif rassemblant des photographes en lien avec l’Algérie pour faire rayonner le 8e art en manque de soutien et reconnaissance au pays.


Abdo Shanan – Dry, Centre de la photographie Genève, jusqu’au 21 août.