Le Corbusier loin du tumulte

Exposition Le Centre Pompidou célèbre le cinquantième anniversaire de la mort de l’architecte

Grâce au dialogue de la peinture et de l’architecture, il prend à contre-pied l’image du démiurge compromis par son passé politique

Visite guidée d’un accrochage troublant

Un demi-siècle après sa mort, Charles-Edouard Jeanneret, dit Le Corbusier (1887-1965), continue de susciter des débats et des oppositions inconciliables. L’exposition Mesures de l’homme, que lui consacre le Centre Pompidou, ne fait pas exception. Elle était déjà l’objet de critiques avant son inauguration, parce qu’elle passe sous silence quelques-uns des épisodes les moins glorieux de la carrière de l’architecte, ses relations avec des individus et des groupes fascisant dès la fin des années 1920 et sa présence auprès du gouvernement de Vichy pendant un an et demi à partir de juillet 1940, au lendemain de la défaite française (lire ci-dessous). Après son ouverture, il est certain qu’elle n’a pas fini d’alimenter les discussions tant elle fait un portrait paradoxal et inattendu de Le Corbusier, de sa pensée et de son œuvre

Inattendue, cette exposition l’est déjà par les proportions de son contenu et de son contenant, quelque 300 dessins, peintures, sculptures, maquettes, photographies ou encore projections de films comprimés dans l’espace de la Galerie 2 du Centre Pompidou. La grande galerie aurait-elle été trop grande? Elle aurait au moins permis un accrochage plus aéré mais aurait sans doute interdit les omissions fâcheuses dont on lui fait reproche. Inattendue, elle l’est aussi par son intention: présenter Le Corbusier sous un autre jour que celui du modernisme bétonné et des projets d’éradication du passé – comme le plan Voisin de 1925, qui faisait table rase d’une partie du Paris historique et qui est pratiquement absent du parcours. Tout cela aurait déjà été traité, paraît-il, dans l’exposition du centenaire, en 1987. Il fallait donc faire autre chose.

Car c’est bien d’autre chose qu’il s’agit. D’un autre regard sur Le Corbusier, voire même d’un autre Le Corbusier, méconnu ou négligé, un anti-moderne peut-être. Frédéric Migayrou, l’un des commissaires de l’exposition, s’interroge dès la première ligne de son article du catalogue: «Le Corbusier a-t-il été moderne? A-t-il vraiment incarné la figure de l’architecte qui aurait accompli le projet rationaliste hérité des Lumières, accompagnant, à travers le fameux slogan de la machine à habiter, le déploiement d’une modernité technologique et rationaliste, organisée en une vision tayloriste et arc-boutée sur une idéologie de la forme pure?» La réponse étant dans la question, il ne reste qu’à découvrir ce Le Corbusier délivré des clichés qui ont fait sa (mauvaise) réputation.

L’exposition prend le contre-pied du portrait canonique dès les premières salles en mettant l’accent sur les années de formation, notamment en Allemagne auprès de Peter Behrens, sur les influences germaniques comme celle du philosophe de la psychophysique Gustav Fechner, sur celles de la rythmique de Jaques-Dalcroze et de l’histoire de l’art considérée du point de vue de l’Einfühlung (que l’on peut traduire maladroitement par «empathie») développée en 1907 par Wilhelm Worringer. Selon Frédéric Migayrou, ces prémisses établissent un ­socle unique aux arts visuels et à l’architecture que Heinrich Wölfflin résume ainsi dès 1886: «Voilà ce que nous retenons comme fondamental: l’organisation de notre corps propre est la forme par laquelle nous concevons tout le corporel.»

Le Corbusier ne serait donc pas cet architecte autoritaire qui aurait voulu asservir les corps à l’organisation construite de l’espace et les soumettre à une raison supérieure, à un ordre social qu’il jugerait meilleur. Il serait au contraire parti d’une conception bio-psychologique du corps pour la faire remonter et réapparaître dans ses constructions. Au service de cette démonstration, un va-et-vient entre les projets architecturaux de Le Corbusier et sa pratique artistique présentée comme une méthode de pensée, voire comme une hygiène mentale. Ainsi, les peintures de la période puriste (après la Première Guerre mondiale) ne semblent plus être le résultat d’un effort de simplification des représentations et de soumission du regard à des règles, mais d’une volonté de désencombrer l’espace et l’esprit du fardeau de la bimbeloterie. Et les tableaux figurant des corps avec leurs courbes généreuses dans les années 1930, qui rappellent des Picasso légèrement antérieurs, opposent leur sensualité à la rectitude de l’architecture.

Ce serait le triomphe et la liberté des corps. Pas celle d’un ordre extérieur et brutal, des mises en rangs et des défilés. Celle du désir intérieur qui cherche à se civiliser. Le Modulor et son système de proportions basé sur un individu standard de 183 cm, que Le Corbusier élabore à partir de 1942 après son départ de Vichy jusqu’au début des années 1950, serait la conséquence logique et l’aboutissement de ce dialogue entre la peinture, la sculpture et l’architecture. L’effet d’une méditation qui accepte par nécessité les conditions objectives de la standardisation liée à la production des bâtiments tout en récusant la répétition mécanique et la disparition de l’individu dans la masse.

Le visiteur est ainsi conduit de salle en salle à voir un Le Corbusier qui s’efforce d’intégrer des éléments complexes ou contradictoires, et mène un dur combat pour les traduire dans les faits c’est-à-dire dans les constructions face aux refus et aux échecs. Alors que son œuvre est souvent identifiée à ses villas des années 1920, à son mobilier réputé fonctionnaliste, ou à ses cités radieuses, la démonstration culmine avec trois projets tardifs, la Chapelle de Ronchamp, la ville nouvelle de Chandigarh et le Cabanon de 15 mètres carrés qu’il avait construit pour lui-même au bord de la Méditerranée et près duquel il est mort noyé au cours d’une de ses séances rituelles de natation. Ce Le Corbusier ne peut être un ambitieux égocentrique. Il est occupé par la spiritualité, par une vision apaisée de l’Homme, par une existence austère et modeste.

Rarement une exposition a aussi clairement affiché une thèse qui sépare la logique de l’œuvre des divagations politiques de son auteur. Les spécialistes en débattront. Le public quittera les salles du Centre Pompidou sur l’image d’un vieil homme émacié et solitaire avec sa maison minuscule au bord de la mer, d’un ermite éloigné des frivolités, d’une sorte de saint des temps modernes auxquels son nom est attaché. Est-ce bien lui ou est-ce un autre? La question méritait d’être posée.

Le Corbusier. Mesures de l’homme. Centre Pompidou, Paris 4e. Rens. et réservations: www.centrepompidou.fr. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 11 à 21h. Jusqu’au 3 août.

Le public quittera les salles sur l’image d’une sorte de saint des temps modernes