Vu l'entassement de grosses pierres auquel on se heurte, on pourrait se croire à l'entrée d'une carrière. Mais on n'est jamais qu'au rez-de-chaussée de la Galerie Rosa Turetsky à Genève. Et, au sous-sol, les sortes de boulets de coke géants qu'on découvre semblent avoir été extraits de houillères phénoménales. N'y aurait-il pas, dans cet endroit, quelque sortilège? Assurément. D'autant que ces éléments sont en céramique. Les pierres, en particulier, sont en porcelaine.

Le plus fascinant est qu'elles sont creuses. Comment le voit-on? Parce que l'une ou l'autre de leurs facettes est découpée. Le regard peut donc y plonger. Pour se retrouver ébaubi par la minceur des parois; hypnotisé par la blancheur insondable de l'intérieur. Une irradiation qui, par un effet d'estompe des aspérités et des limites, donne l'impression d'être plus ample que l'enveloppe. Bravo pour la sensation! Chapeau pour l'astuce technique! Laquelle repousse les frontières de ce que l'on imaginait faisable en céramique fine.

Pour ce faire, Philippe Barde – comme l'explique Philippe Lambercy dans le petit catalogue accompagnant l'expo – a «délégué au moulage d'une pierre le soin d'établir une forme». Qu'il reproduit ensuite par coulage en utilisant l'argile dans sa consistance liquide. Le recours à pareil procédé remet évidemment en cause le métier, le rôle du modeleur, du pétrisseur de glaise qui tire des formes du néant. Ces formes auxquelles ne manque que le souffle du démiurge pour qu'elles prennent vie… Barde déjoue ces faux-semblants et met à mal le mythe, rudement.

Semblablement quand il se tourne vers le spectateur: il prend en défaut son attention distraite. Puisqu'un certain temps est immanquablement nécessaire avant de s'apercevoir qu'à chaque fois c'est la même pierre mais mise en scène autrement. L'artiste a naturellement utilisé la faculté du moulage à répéter une même forme. On s'en rend mieux compte avec les plus petites pierres, suspendues ou posées sur des consoles accrochées aux murs de la première salle du sous-sol. Leur géométrie plus simple, à l'apparence de gros pavé oblong, même découpée de manières diverses, retournée, inversée, laisse voir que c'est le même élément mais présenté différemment. Ce dont on aurait pu se douter à l'intitulé de la série, Tous pareils, tous différents.

Au même titre que Newton suggère quelques indices de lecture pour la série des terres enfumées. La référence fait allusion aux lois de la gravité et de l'attraction universelle. L'une des pièces, Attraction I, défie même les lois de l'équilibre avec son assise en porte-à-faux. Mais la lecture de sa composition laisse entendre qu'une charge de plomb judicieusement placée n'est pas étrangère au phénomène. Par contre, la stabilité de toute une série d'autres éléments, serrés les uns contre les autres sur un plateau étroit posé sur des tréteaux de guingois, effraie quelque peu. La crainte cependant paraît déplacée. Car ces morceaux de «charbon de bois» démesurés donnent l'impression de se caler les uns les autres. Sauf que ces cylindres disparates, de grosseurs différentes, tantôt plus larges, tantôt plus allongés, à fonds bombés ou posés sur le flanc, menacent à tout moment de basculer ou de pivoter. Mais, du simple fait de leur coloration foncée, de leur noirceur, ils paraissent avoir du poids et un aplomb certain.

Le contraste des couleurs, entre les pierres claires et ces morceaux d'anthracite, ajoute par ailleurs à l'élégance d'ensemble de ce travail. Dont le raffinement doit beaucoup aux nuances apportées à l'aspect des matières. La texture granulée de grès beige donne de l'épaisseur aux pierres, et l'imprégnation avec des cendres confère de la profondeur à certaines surfaces des boulets noirs. Une densité de la matière, qui reflète aussi celle du travail.

«Philippe Barde, sculpture-céramique». Galerie Rosa Turetsky (Grand-Rue 25, Genève, tél. 022/310 31 05). Ma-ve 14 h 30-18 h 30, sa 10 h-12 h et 14 h-17 h. Jusqu'au 27 juin.