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Un élément de la série Gelamachina, 2017, par Denis Savary.
© Courtesy Galerie Maria Bernheim/Jonathan Philippe Levy

Beaux-arts

La céramique, un art qui repart au feu

Longtemps boudée parce qu’elle appartenait aux arts décoratifs, la terre cuite trouve une nouvelle jeunesse auprès des artistes contemporains

«Je pense que le monde de l’art a eu plus de difficulté à accepter le fait que je sois potier que mes choix vestimentaires… Je ne suis pas le porte-drapeau de la céramique.» Cet extrait du discours prononcé par Grayson Perry, lorsqu’il reçut le Turner Prize en 2003, en dit long sur l’état de reconnaissance dans lequel se trouvait la céramique au début des années 2000. Comme il l’expliqua alors, qu’«un potier travesti de l’Essex» puisse obtenir la plus haute distinction de l’art contemporain anglais en surprit plus d’un.

La situation a depuis bien changé. La céramique s’est totalement émancipée de la tradition de la poterie (un domaine dans lequel on continue d’ailleurs d’expérimenter allègrement). Des stands de foire aux écoles d’art, on observe ainsi un intérêt renouvelé du monde de l’art pour ce matériau. Des artistes non spécialisés dans ce médium n’hésitent désormais plus à se lancer dans la réalisation de pièces, en marge de leur pratique. Récemment, John M Armleder avec Morgane Tschiember, Justin Lieberman, Rosemarie Trockel, Thomas Schütte, Ai Weiwei, Cameron Jamie, Denis Savary ou encore Mai-Thu Perret se sont prêtés à l’exercice. Et les expositions se multiplient. En 2016, Ceramix, présentée à Maastricht (Bonnenfatenmuseum), à Sèvres (Cité de la céramique) et à Paris (La Maison rouge), réunissait près de 250 œuvres de plus d’une centaine de créateurs du monde entier. Tournée vers l’usage de l’argile par les artistes, l’exposition donnait enfin au grand public les clés d’une histoire souterraine et méconnue de l’art, en s’intéressant à la naissance de la céramique-sculpture et aux différents courants qui ont irrigué la modernité. Une grande exposition est par ailleurs en préparation au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, à l’horizon 2020, dans la lignée de Medusa (qui présentait un regard transdisciplinaire sur le bijou, à l’automne 2017).

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Le succès avant l’éclipse

Si la céramique (de keramon, «argile») est le plus ancien art du feu, et apparaît à la fin de la préhistoire, au néolithique, l’usage de ce matériau en sculpture est en fait très récent et date de l’époque moderne. L’exemple de Picasso à Vallauris est peut-être le plus connu, mais Paul Gauguin, Jean Carriès ou Auguste Rodin l’ont précédé. Et l’histoire des avant-gardes historiques montre que sa présence ne s’est jamais démentie, des fauves aux surréalistes en passant par les futuristes, qui revisitèrent tous les objets du quotidien.

Instagram, Pinterest et les réseaux sociaux servent la céramique

Florent Dubois, artiste

Dans les années 1930 et dans l’après-guerre, c’est au tour des tenants de l’art informel d’expérimenter le champ de la céramique. A partir de 1936, Lucio Fontana collabore avec la fabrique Mazzotti (qui travaillait déjà avec les futuristes), à Albisola, en Italie. L’artiste y délaisse le champ traditionnel (poterie, vaisselle) pour développer un ambitieux travail de sculpture en céramique. La découverte de ce pan méconnu de son œuvre fit beaucoup pour le succès de sa rétrospective parisienne en 2014. En 1954, Karel Appel et Asger Jorn, du groupe Cobra, s’installent également dans cette petite station balnéaire de la côte ligurienne. Dans la droite ligne de Fontana, ils inventent là une sculpture entre abstraction et figuration. La ville reste jusqu’à ce jour un lieu privilégié pour ceux qui s’intéressent à cette pratique, qu’il s’agisse des commandes publiques qui parsèment le bord de mer, du jardin de sculptures qui jouxte la fabrique Mazzotti ou de la maison de Jorn, désormais ouverte au public après une longue période de fermeture et de restauration. Une partie des zones extérieures du bâtiment a d’ailleurs été réalisée à partir de chutes de céramiques des fabriques locales.

L’histoire continue dans les années 1950 et 1960 en Californie, où des artistes comme Peter Voulkos, Ken Price ou Robert Arneson inventent à leur tour de nouveaux usages pour ce matériau, avec des formes expressionnistes, pop ou humoristiques, et influencent des générations entières de sculpteurs et sculptrices. Commence ensuite une longue éclipse.

Art manuel

Le cycle des modes artistiques semble avoir sa propre logique, largement impénétrable. Combien de fois nous a-t-on annoncé la mort ou le retour de la peinture?. Mais il est nécessaire de s’interroger sur les raisons qui poussent aujourd’hui à nouveau les jeunes artistes vers ce matériau longtemps déconsidéré, car trop lié à l’histoire des arts décoratifs et pas assez conceptuel.

«Le statut très particulier des objets en céramique, à mi-chemin entre art et artisanat, explique que la céramique ait pu être longtemps considérée comme un «art mineur», expliquaient les commissaires de l’exposition Ceramix Camille Morineau et Lucia Pesapane. C’est précisément de cette dépréciation, de cette proximité du monde artisanal et de fonctions sociales, mais aussi de la liberté de formes et de couleurs due à la fois aux particularités du matériau et à sa relative «déconnexion» de l’univers des beaux-arts, que se fonde le renouvellement aujourd’hui de l’usage de la céramique par les artistes.»

Pour Magdalena Gerber, responsable du Cercco (Centre d’expérimentation et de réalisation en céramique contemporaine de la HEAD – Genève), le nouveau succès de la céramique s’explique d’abord par les côtés «imprévisible et irreproductible» du matériau, et aux imprévus liés à la technique. Il s’agit aussi «d’une des seules matières où l’on peut créer des nouveaux aspects, sans être un technicien». Cette importance du processus de production explique vraisemblablement qu’il existe une «mystique» de la céramique, un amour inconditionnel pour ce matériau, assez similaire à celui que l’on trouve chez les peintres.

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La dimension proprement alchimique des arts du feu se prête en effet à merveille au brouillage des frontières entre le conceptuel et le matériel. Et pour les jeunes artistes nourris à l’art conceptuel, la production de la céramique stimule l’imagination, parce qu’elle relève d’un processus d’abord manuel, long et parfois fastidieux. Le travail de l’argile permet ainsi de renouer avec la question de la fabrication matérielle de l’art, comme d’autres techniques traditionnelles comme la gravure ou la sérigraphie. Fait important, la céramique tend aussi à créer des scènes, et des familles, explique encore Magdalena Gerber, car les méthodes de production font que l’on est lié à un lieu, à un atelier et à une équipe.

Poésie de la terre

Mimosa Echard, dont la commande publique pour la maternité des HUG de Genève, réalisée au Cercco, vient d’être inaugurée, a toujours été intéressée par la céramique. Etudiante à l’Ecole des arts décoratifs de Paris, elle œuvra avec Florian Bézu à la remise en état de l’atelier de céramique. Elle a ensuite délaissé ce matériau, trop lié à l’objet, avant d’y revenir très récemment à travers des formes planes. Son œuvre pour les HUG, qui est une large intervention murale réalisée à partir de carreaux émaillés, fait ainsi référence à l’usage architectural de la céramique dans les années 1960-70. Comme pour A/B, série de tableaux de 2015 constitués de matériaux pris dans la résine epoxy et dans la cire d’épilation, il s’agit de moulages de plantes médicinales et de médicaments, dont l’empreinte dans la terre a donné lieu à huit prototypes, qui se répètent au mur.

Les différents émaillages ont fait l’objet de nombreuses expériences, menées au Cercco avec Christian Gonzenbach. Fait important, certains oxydes minéraux, comme ceux dérivés du cuivre ou du lithium, ont été choisis par l’artiste pour leurs propriétés médicinales, plus que chimiques. Ils amènent ainsi à l’installation une dimension plus conceptuelle. «Cela devient de la poésie», explique-t-elle. Interrogée sur l’intérêt de sa génération pour ce matériau, l’artiste, basée à Paris, l’interprète par ailleurs comme une réaction aux formes trop produites qui inondent le marché de l’art. Utiliser la céramique, c’est ainsi affirmer le désir de processus plus immédiats, et aléatoires.

Pour autant, la céramique se conjugue aussi avec les moyens de l’époque. «Ce que j’aime dans ce médium, explique Florent Dubois, artiste français qui s’est mis en 2009 à la céramique comme une extension de sa pratique de dessin, c’est sa temporalité très particulière. Il faut se concentrer sur le long terme et sur tout un tas d’étapes, ce qui entre en conflit avec notre époque basée sur Instagram, Pinterest et les réseaux sociaux. Mais en même temps, ces outils servent la céramique. Les nouveaux amateurs sont connectés, ils s’échangent des recettes d’émaux, des techniques et se cotisent pour fabriquer des fours extérieurs collectifs.»

A la recherche du nouveau céramiste

Alain Tarica, un collectionneur basé entre Genève et Paris, recontextualise quant à lui le médium de la céramique dans l’histoire des rapports entre la peinture et la sculpture. Pour lui, les sculpteurs ont souvent été «en retard», appliquant après coup des esthétiques inventées par les peintres. Mais c’est avec l’œuvre de Jean Carriès que la situation change. Le Français, qui vient de la sculpture classique, découvre les poteries japonaises à Paris à la fin des années 1870. Il devient potier, puis commence petit à petit à réaliser des pièces de formes, qui s’inscrivent pleinement dans le symbolisme.

Passionné par la céramique, Alain Tarica souligne aussi l’importance de Fontana dans la révolution que traverse le medium : il est, insiste-t-il, le second grand inventeur de la céramique-sculpture. Particulièrement attentif à l’actualité de la céramique d’artiste, le collectionneur est aujourd’hui à l’affût de celui ou celle qui inventera une esthétique nouvelle. En attendant, il souligne les impasses dans laquelle les artistes se sont souvent retrouvés coincés. Qu’il s’agisse des pièces des fauves, de Picasso, ou même de Léger, il ne s’agissait de rien de plus que de produits dérivés de pratiques picturales. Insuffisant pour Alain Tarica. «La céramique doit avoir l’air vivante, elle possède une présence que le marbre ou le bronze n’ont pas. Le marbre fait toujours mort et le bronze est figé. L’esthétique à chercher doit donc magnifier cette présence.»

Pour l’heure, une grande partie de la céramique d’artistes relève de ce que Stephen Knott, historien et chercheur dans le champ des Arts décoratifs, appelle la «sloppy ceramic», une céramique volontairement négligée qui rend compte d’un plaisir visible à manipuler la matière et les émaux, mais peut aussi virer à un certain maniérisme. Mais les expérimentations continuent, et il y a fort à parier que l’on verra, dans les années à venir, de plus en plus de pièces intéressantes sortir des ateliers. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder les sculptures érotiques d’Elsa Sahal, les pièces hallucinatoires de l’Autrichien Elmar Trenkwalder ou les étranges objets de Takuro Kuwata. 

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