La boucle est bouclée et Le Cercle refermé de manière décevante, mais passionnante: en signant, à Hollywood, Le Cercle 2 (The Ring 2), le Nippon Hideo Nakata clôt un mythe horrifique qu'il a lui-même créé. En 1998 avec Ringu, puis en 1999 avec Ringu 2, il avait généré les deux plus gros succès de l'histoire du cinéma japonais. Inspiré par la trilogie romancée de l'écrivain d'épouvante Suzuki Koji, Nakata avait alors simplement mêlé la tradition du film de fantômes avec les technologies modernes. Une fillette aux pouvoirs médiumniques, abandonnée trente ans au fond d'un puits par ses parents adoptifs, revenait se venger par le biais de la télévision et du téléphone: 1. les victimes regardent une cassette vidéo d'origine inconnue où défilent des images effrayantes; 2. sitôt la bande visionnée, le téléphone sonne et une voix d'outre-tombe annonce que la mort viendra cueillir le téléspectateur dans sept jours; 3. sept jours plus tard, le fantôme de la jeune fille fait mourir ses proies de peur, les abandonnant le visage déformé et nécrosé.

A la peine sur le terrain de l'épouvante, Hollywood ne laisse pas passer l'occasion, d'autant que l'univers Ring capte un public habituellement indifférent à l'horreur: les jeunes femmes. C'est donc chose faite en 2002, avec Le Cercle (The Ring, de Gore Verbinski). Ce remake est tellement réussi qu'il paraît plus japonais que l'original (ah, ces plans contemplatifs sur un arbre en feu…). Surtout, il fait de Naomi Watts une star. Deux cent cinquante millions de dollars de recettes plus tard, le tiroir-caisse hollywoodien réclame sa pitance: la suite du remake. Verbinski suggère alors à DreamWorks, le studio de Steven Spielberg, d'engager Hideo Nakata lui-même. Qui mieux que le père de la franchise Ring pourra générer un nouveau rejeton à la série?

Après le récent The Grudge et avant le remake de Dark Water (d'Hideo Nakata également) par l'excellent Walter Salles (Carnets de route sur le Che), Le Cercle 2 convie donc à nouveau Tokyo et Hollywood sous les mêmes draps. Et, pour une fois, le mercantilisme américain est moins en cause que l'arrivisme du réalisateur: il apparaît, dès les premières images, qu'Hideo Nakata n'apporte pas grand-chose de sa culture. Six mois après le premier film, six mois après avoir échappé à la malédiction de la cassette qui tue, Rachel (Naomi Watts) et son fils Aidan (David Dorfman) ont quitté Seattle pour l'anonymat d'une petite ville de l'Oregon… où la cassette ne tarde pas à faire de nouvelles victimes. Mais Rachel n'est plus la journaliste suroccupée du premier film. Elle est une bonne mère à présent. Si bonne même que la fillette fantôme rêve de l'avoir comme maman. C'est ainsi que le scénario abandonne très vite le mystère de la cassette pour revenir au schéma classique de la possession type L'Exorciste: pour que Rachel devienne sa maman, il suffit que la fillette prenne possession du corps de son fils.

Décrire Le Cercle 2 comme une déception est un euphémisme. Pourtant, un spectacle fascine: très curieusement, alors qu'il est en position de force vu le respect que lui voue Hollywood, Hideo Nakata ne rate pas une occasion de diluer son identité dans des valeurs qui ne sont pas les siennes. Bouddhiste, son univers devient chrétien. Perturbante, son utilisation animiste de l'eau (présente dans chaque plan) devient une démonstration d'effets spéciaux. Et ainsi de suite. Si bien que Le Cercle 2 ne reprend plus rien de son propre Ringu 2. Comment imaginer une seconde que, comme dans sa version japonaise, la maman meure? Globalement, mécaniquement, scrupuleusement, alors que l'Américain Gore Verbinski «japonisait» le premier Cercle, Hideo Nakata américanise sa création. Son rêve d'Amérique est un vrai cauchemar de globalisation pour tous les cinéphiles qui espéraient voir le cinéma d'épouvante américain découpé à cru et le monde de Nemo transformé en sushis. Et quand la revenante Sissy Spacek finit par apparaître le temps d'un rôle minuscule, Nakata dévoile ses cartes définitivement: il n'est pas là pour ce qu'il est, mais pour ce qu'il aime du cinéma américain. On aimerait penser, comme Nakata qui l'avoue, au temps où Brian de Palma la faisait tourner dans Carrie (1973). Mais avec le maquillage blafard et les cheveux mi-longs, enfermée dans un asile psychiatrique, l'actrice fait d'abord penser à une autre image de l'horreur à l'américaine et de l'identité niée: Michael Jackson.