Théâtre

Dans les cercles de l’enfer, dix acteurs brûlent au nom de Thomas Bernhard

Le maître polonais Krystian Lupa transpose magistralement «Perturbation», cinq heures de traversée au Théâtre de Vidy

Au bout de la nuit, on en redemande. Et on sait qu’on a vu un grand spectacle. Il est minuit 20 au Théâtre de Vidy, mardi, et Perturbation s’achève. Pendant plus de cinq heures – avec deux entractes –, dix acteurs ont arpenté les enfers de l’écrivain autrichien Thomas Bernhard (1931-1989), passé d’un cercle à l’autre, jusqu’à ce noyau où l’humanité, fatiguée de se dégrader, se ressaisit, où elle se cabre plutôt que de capituler. Mais ces comédiens hantés n’ont pas seulement arpenté, ils ont rêvé à voix haute le récit bernhardien, guidés par le metteur en scène polonais Krystian Lupa, un maître qui sait l’art de passer du verbe à la vision, de la phrase à la présence, d’une surface à sa nappe phréatique.

Mais qu’apporte de si essentiel Krystian Lupa à Thomas Bernhard, cet auteur qui a pourfendu ses compatriotes accusés de toutes les lâchetés? Quel est le sortilège de ce géant au sens propre qui, très jeune, a été peintre, qui a touché au cinéma, qui a longtemps pratiqué le théâtre comme d’autres l’anatomie, dans l’obsession de comprendre la mécanique des passions? Son sortilège, c’est celui d’un lecteur qui veut éprouver le texte par tous les moyens de l’art. Il le dissémine dans les corps de ses acteurs, il le matérialise en chair, chant et pixels, bref, il en invente l’écho. Il faut dire ici qu’il considère Bernhard comme l’une de ses expériences de lecture majeures; qu’il l’admire tant qu’il est aujourd’hui l’un des trois présidents de la Fondation Bernhard et qu’à ce titre il a milité pour que son œuvre soit jouée en Autriche, alors même que l’écrivain l’avait interdit par testament.

Que voit-on? Le jeune Thomas (Matthieu Sampeur) s’adresse à nous, assis au bord de la scène, les pieds dans le vide. Il accompagne son père, dit-il, médecin des montagnes et des vallées. Sur le mur du fond, à présent, un film est projeté: le même Thomas y apparaît; derrière lui, une voiture clignote à l’arrêt. Un homme à l’élégance placide surgit d’un talus. C’est le docteur (Jean-Charles Dumay), celui qu’on suit dans Perturbation. Sa tournée est un voyage dans les tréfonds de la douleur, celle d’une grelottante sous son drap d’agonie, d’un garçon recroquevillé sur sa folie, d’un meunier pourrissant, d’un prince surtout qui entend des bruits dans sa tête. Cour des miracles.

Projections, scènes jouées en live, ballet des décors: la démonstration serait seulement virtuose si elle n’obéissait pas à un dessein. Du film au théâtre, Lupa varie les échelles, histoire de perturber littéralement le spectateur, chahuté entre l’hypnotisme de l’image et l’attention flottante de la scène. Ce faisant, il nous installe dans une temporalité incertaine, celle de l’écriture bernhardienne peut-être, avec son pouvoir d’entêtement et sa rage d’objectivation clinique. Krystian Lupa ne transpose pas Perturbation; il métabolise le texte, ou disons plutôt qu’il en réinvente la pulsation à travers ses acteurs, pulsation lente et méditative. De ce théâtre-là, on dira qu’il ne procède pas par action, mais par station.

Krystian Lupa et ses acteurs habitent Perturbation comme on habite un manoir. Ils l’aménagent, ils en révèlent les secrets. Dans le récit, les femmes sont à peine évoquées. Lupa se passionne pour cette absence. Et demande en répétition à ses quatre comédiennes d’imaginer ce que seraient les filles et les sœurs du prince. Chacune improvise un personnage, seule devant une caméra, comme l’a raconté Valérie Dréville au Temps (Samedi Culturel du 07.09.2013). De ce matériau naît une partition. Cela donne dans le spectacle une scène à double focale: au premier plan, deux chambres séparées; d’un côté, celle des sœurs du prince, jouées par Anne Sée et Valérie Dréville; de l’autre, celle des filles, interprétées par Lola Riccaboni et Mélodie Richard. Leur nuit se joue simultanément, nuit de chaleur et d’insomnie, de chamailleries et de tendresses, d’effroi et d’abandon. Ce temps, c’est celui retrouvé de l’enfance, celui du désir de connaître ce qui se passe là-bas, dans le creux de la montagne, au fond de la gorge. A cet instant, on touche peut-être à l’essentiel: un bruissement, la vie même dans un babil.

Car le coup de force – et de maître – de Lupa est là. Dans les méandres du supplice bernhardien, il introduit une clarté, une tendresse animale, une joie d’être. Aux confins du malheur, un salut est encore possible. Par la foi, s’emporte le jeune Thomas à la fin. Par l’art, suggère le vieux prince (Thierry Bosc), dans son manteau de parade. Perturbation met le spectateur dans un état second. Un grand spectacle, c’est ça: il laisse des bruits dans la tête et on ne s’en lasse pas.

Perturbation, Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu’au 22 septembre (loc. 021 619 45 45); 5h.

Les acteurs habitent «Perturbation» comme on habite un manoir. Ils en révèlent les secrets

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