Un espace immense, sous une coupole qui surplombe à 35 mètres de hauteur 13 500 m2 de sol dépourvu de tout obstacle, c’est le Grand Palais à Paris, un bâtiment provisoire devenu définitif, construit pour l’Exposition universelle de 1900. On y a organisé des concours hippiques, des salons de l’auto, des congrès, des défilés de mode, des concerts, de la danse, des foires d’art. Et depuis 2007, Monumenta, une carte blanche donnée à un artiste pour occuper l’immense nef sous le ciel changeant de l’Ile-de-France. Après Anselm Kiefer, Richard Serra en 2008, Christian Boltanski en 2010 et Anish Kapoor l’an dernier, Daniel Buren relève le défi.

Car il s’agit d’un défi. Daniel Buren dit que le Grand Palais est «une immense place publique». Cette place publique est couverte par une verrière et son architecture est un spectacle. Monumenta n’est donc pas une exposition comme les autres. Faut-il dialoguer avec l’architecture, la maîtriser, s’y glisser discrètement?

Depuis qu’Anselm Kiefer a essuyé les plâtres de Monumenta en y déployant ce qui ressemblait à une exposition traditionnelle, plus remarquable par les œuvres que par l’usage de l’espace, Richard Serra avec ses immenses plaques d’acier dressées à l’assaut du ciel, Boltanski avec son cimetière hallucinant de vêtements posés sur le sol et sa grue les manipulant au-dessus d’un tas d’habits où errait le fantôme de la mort, Anish Kapoor avec son énorme créature inquiétante à l’extérieur et accueillante à l’intérieur, ont chacun transformé le défi en une conversation entre l’œuvre et le Grand Palais.

En France, Daniel Buren est l’un des rares artistes qui a déjà affronté de tels espaces, soit dans des institutions, comme la Fondation Guggenheim de New York ou le Centre Pompidou à Paris, soit dans des expositions internationales comme le Skulptur Projekte de Münster. Il a fait de l’intervention dans l’espace public et dans l’architecture une méthode qu’il signale en nommant ces œuvres «in situ», Monumenta semblait fait pour lui. Et puisque c’est l’un des artistes contemporains français les plus populaires, ou impopulaires et en tout cas controversé à cause de ses Deux Plateaux, connus sous le sobriquet de Colonnes de Buren, construits il y a déjà un quart de siècle dans la cour d’un bâtiment vénérable, le Palais-Royal, son intervention au Grand Palais était attendue.

Il a intitulé son exposition Excentrique(s), sans autre explication, sans doute parce que la confrontation avec le Grand Palais est hors norme. Surtout parce qu’il a voulu tirer parti de la construction du bâtiment composé de cercles donnant naissance à deux rectangles qui se croisent sous une coupole elle-même circulaire. Le résultat: plusieurs centaines de cercles recouverts d’un film coloré (bleu, jaune, rouge orangé, vert) fixés sur 1300 pieds de métal forment un tapis lumineux au-dessus de la tête des visiteurs et amplifient l’immensité de la nef; un dispositif interrompu sous la coupole que l’on peut contempler à l’envers dans de grands miroirs circulaires. Excentrique aussi parce que Buren a obtenu de modifier la circulation habituelle dans le Grand Palais dont l’entrée est située au niveau de la coupole. Il a voulu que les visiteurs traversent la nef du nord au sud et découvrent le volume central au milieu du parcours.

A 74 ans, Daniel Buren est devenu un analyseur et un joueur d’espaces exceptionnel. Que ce soit dans ses œuvres «in situ», c’est-à-dire destinée à un seul lieu, ou «situées», c’est-à-dire adaptables selon les lieux, il réussit toujours à révéler la forme et la fonction des endroits qu’il investit. Avec Monumenta, il a fait du Buren, simple, efficace et quelque peu réfrigérant à force d’intelligence délibérée et de rigueur dans les partis pris.

Heureusement il y a le son. Car Excentrique(s) n’est pas qu’une exposition visuelle. La traversée est balayée par des haut-parleurs directionnels pivotants répartis autour de la nef qui diffusent 37 voix nommant en 37 langues le nom des couleurs avec une précision telle qu’ils semblent chuchoter à l’oreille de manière intermittente comme si un confident surgissait sur les pas du marcheur déambulant dans la lumière. Le son ajoute ainsi le tremblement de la poésie à la mécanique de précision.

Monumenta, Daniel Buren au Grand Palais, «Excentrique(s), travail in situ». Av. du Général-Eisenhower, 75008 Paris. Lu-me 10-19h, je-di 10h à minuit, fermé le mardi. Rens. www.monumenta.com Jusqu’au 21 juin.

Daniel Buren a fait

de l’intervention

dans l’espace publicet dans l’architecture une méthode