C’est non sans appréhension qu’on s’apprête à plonger dans une nouvelle Nuit des Césars, cet interlude saisonnier au cours duquel les professionnels de la profession cinématographique s’auto-congratulent longuement et remercient leurs proches les plus éloignés.

Par ailleurs, c’est Manu Payet, agaçant freluquet à la filmographie douteuse, qui officie comme maître de cérémonie, et son humour n’a jamais été démontré, contrairement à celui de certains de ses illustres prédécesseurs – Florence Foresti, Valérie Lemercier, Antoine de Caunes, Edouard Baer.

Le fléau Dany Boon

Enfin, ce fléau de Dany Boon est annoncé comme le récipiendaire du premier César du public, une statuette récompensant la bankabilité... C’est ce que l’Académie des arts et techniques du cinéma a trouvé pour que le gros gagneur arrête de bouder sur l'air «on n'aime pas les comédies». «Le succès a cela de hideux que sa fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes», écrivait Victor Hugo. Le ch’ti millionnaire illustre l’adage: il existe à travers ses entrées, déclinantes mais toujours supérieures – cinq millions pour cette horreur innommable qu’est Raid dingue... Ses interlocuteurs ébaubis récitent les chiffres au box-office et lui fait semblant de ne pas les connaître.

Ayant foulé le tapis rouge, ayant répondu aux questions ineptes des journalistes de Canal + («Si vous avez le César, vous le mettriez où?»), les talents gagnent leur place et la cérémonie peut commencer. Elle renouvelle sans surprise cet exercice consistant à exorciser le complexe incurable que le cinéma français entretient face à Hollywood tout en manifestant son esprit frondeur. Soit un ballet de compressions césariennes hautes de deux mètres lancées dans un quadrille funky à peine ralenti par les rouspétances de chaque catégorie. Sinon, le petit Manu tire son épingle du jeu, il danse bien, ses punchlines font mouche («Le meilleur espoir féminin, c'est la même chose que le meilleur espoir masculin, mais avec 30% de salaire en moins»).

Plein de morts

Le cinéma français a payé un lourd tribut à la Camarde au cours des douze derniers mois. Quatre séquences obituaires sont nécessaires pour saluer les absents, à commencer par Jeanne Moreau qui chantait naguère «Le Tourbillon» avec Vanessa Paradis, mais aussi Jean Rochefort («Sans moustache, j’ai l’impression de ne plus avoir de slip», disait-il selon Guillaume Canet, son camarade d’équitation), Danielle Darrieux, Claude Rich, Victor Lanoux et même Johnny Hallyday... Et encore Mireille Darc à laquelle Aure Atika, coiffée d’une perruque blonde, rend hommage dans la fameuse robe très décolletées du Grand Blond avec une chaussure noire... Comme le relève Monsieur Poulpe, «il y a plein de morts cette année et je ne vois pas de siège vide». C’est une façon de relever la vivacité du cinéma français et sa diversité.

Deux films très différents partaient favoris avec treize nominations: 120 Battements par minute, de Robin Campillo, qui évoque le combat menés par l’association Act up dans les années sida, et Au-revoir là-haut, d’Albert Dupontel, une fresque aussi grinçante que bouleversante située au lendemain de la Première guerre mondiale. Tous deux mettent en scène le jeune comédien Nahuel Perez Biscayart. Le premier film empoche six trophées (Meilleur film, Meilleur acteur dans un second rôle, Meilleur scénario original, Meilleur espoir masculin, Meilleure musique originale, Meilleur montage), le second le talonne avec cinq prix (Meilleure réalisation, Meilleure adaptation, Meilleure photo, Meilleurs costumes, Meilleurs décors).

Albert Dupontel n’est pas venu, car il n’est pas à l’aise dans les compétitions et cette honnêteté honore le punk du cinéma français. Pierre Lemaître, l’auteur d’Au Revoir là-haut, prix Goncourt en 2013, prend la parole. En quelques mots, il dit que le film raconte l’histoire de deux hommes qui, partis à la guerre, «ne retrouvent pas leur place dans la société sans avoir démérité; cent ans plus tard, on les appelle pauvres, ou SDF ou encore immigrés ceux qui ne trouvent pas leur place»...

La joie de Jeanne Balibar

Sur la troisième marche du podium se tient Petit Paysan, drame rural d’Hubert Charuel, avec trois récompenses: Meilleur premier film, Meilleur acteur (Swann Arlaud), Meilleure actrice dans un second rôle (Sara Giraudeau). En revanche, Le Sens de la Fête, l’excellent comédie chorale d’Eric Toledano et Olivier Nakache, qui partait avec dix nominations, repart bredouille: il n’y a décidément que l’humour démagogique de Dany Boon qui trouve grâce aux Césars – grâce aux entrées...

«Merci infiniment, merci beaucoup, quelle joie, quelle fierté!», exulte Jeanne Balibar, sacrée meilleure artiste pour sa prestation dans Barbara, de Mathieu Amalric. Dans une langue étincelante, avec élégance et fougue, la grande dame brune salue toutes les autres actrices, ses concurrentes, ses amies, remercie Barbara d’avoir été cette amie depuis l’enfance et Amalric qui sait «faire des films de barge et non suivre un cahier des charges». Elle est malicieuse, impérieuse, magnifique!


Le palmarès

Meilleur film

120 Battements par minute

Meilleure réalisation

Albert Dupontel (Au Revoir là-haut)

Meilleure actrice

Jeanne Balibar (Barbara)

Meilleur acteur

Swann Arlaud (Petit Paysan)

Meilleure actrice dans un second rôle

Sara Giraudeau (Petit Paysan)

Meilleur acteur dans un second rôle 

Antoine Reinartz (120 Battements par minute)

Meilleur scénario original

Robin Campillo (120 Battements par minute)

Meilleure adaptation

Au revoir là-haut

Meilleur espoir féminin

Camélia Jordana (Le Brio)

Meilleur espoir masculin

Nahuel Perez Biscayart (120 Battements par minute)

Meilleure musique originale

Arnaud Rebotini (120 Battements par minute)

Meilleur son

Olivier Mauvezin, Nicolas Moreau, Stéphane Thiébault (Barbara)

Meilleure photo

Vincent Mathias (Au revoir là-haut)

Meilleur montage

Romain Campillo (120 Battements par minute)

Meilleurs costumes

Mimi Lempicka (Au revoir là-haut)

Meilleurs décors

Pierre Quefféléan (Au revoir là-haut)

Meilleur film de court-métrage

Les Bigorneaux (Alice Vidal)

Meilleur film d'animation

Le Grand Méchant Renard et autres contes

Meilleur court-métrage d'animation

Pépé le Morse

Meilleur film documentaire

I Am Not Your Negro (Raoul Peck)

Meilleur premier film 

Petit Paysan, d’Hubert Charuel

Meilleur film étranger

Faute d’amour, d’Andrei Zviaguintsev.