Spectacle

Cérémonie satanique au Théâtre de Vidy

L’artiste suédois Markus Öhrn ressuscite sa grand-mère, femme brisée qui jouit d’une vengeance sanguinolente en ouverture du festival Programme commun. Ce sabbat où brûle Marie-Caroline Hominal marque

Mais que diraient nos grands-mères des champs si elles voyaient ça? Faut-il même leur recommander ce Hominal/Öhrn, qui parle d’elles pourtant, de leurs vies rangées d’avant Le Deuxième sexe, de leurs désirs ravalés, de la violence ordonnée des hommes, de cette chienne de vie qui feule au pied du lit?

Cru comme une dissection de cadavre

Certitude, ce tableau d’une résurrection, déconseillé aux moins de 18 ans, divisera, parce que l’artiste suédois Markus Öhrn a des colères de gothique, parce que son geste n’est pas absolument maîtrisé, parce que son histoire de grand-mère – car il s’agit, lecteur, de la sienne – est d’un mauvais goût assumé, parce que l’image est crue comme un cadavre qu’on dissèquerait sous vos yeux. N’empêche que ce sabbat marque, en ouverture du festival Programme commun, au Théâtre de Vidy.

Terreur gothique

On peut rejeter Hominal/Öhrn, être agacé par sa complaisance morbide et harponné pourtant. Markus Öhrn est, comme la metteuse en scène française Gisèle Vienne, d’une race d’artistes qui se sentent plus voyants dans les brumes. En préambule, il fait donc nuit et c’est sa voix sépulcrale qu’on entend. Il salue sa grand-mère, cette humiliée chargée de veiller sur les chiens quand son mari partait en vacances. Il annonce son retour. La voici, justement.

Séance d’exorcisme

Dans l’ombre qui tintinnabule, on discerne un cercueil, on devine une momie. Derrière sa table de mixage, Markus Öhrn, cuissardes et chevelure d’elfe, bruite l’éveil de la créature. Elle écarte les jambes et, surprise, on découvre qu’elle gît dans une mangeoire. D’un sexe protubérant, elle arrache un corps étranger, un phallus, tiens; l’effigie d’un homme à vrai dire; le fruit de ses entrailles aussi qu’elle brandit comme un crucifix, avant de l’enfoncer dans la terre.

L’humour noir, cet antidote

Vous avez dit grand-guignol? Oui, cette surenchère gore rappelle un genre qui a fait fureur à la fin du XIXe. Mais aussi les rituels sacrificiels des performers des années 1960-1970. Markus Öhrn tente d’y introduire une piqûre d’ironie: cet instant où la zombie fume, vautrée dans son auge comme une marquise après le plaisir. L’humour noir est un antidote, dommage qu’il ne soit pas plus assumé.

Le châtiment des mâles

Mais voilà le deuxième acte: après l’outrage, le châtiment des mâles. La vindicative lézarde, de coups de verge, le postérieur de Markus Öhrn qu’elle macule aussi, d’une autre main, d’un liquide sanguinolent. Expiation? Oui. Catharsis aussi. Marie-Caroline Hominal chante en apothéose «La Genèse profane» de la poétesse Renée Vivien. Satan y est décrit comme le protecteur des femmes bafouées. Ce «balance ton porc à la mode scandinave» ne colle pas seulement à Markus Öhrn. Il respire l’air du temps, nauséabond, dérangeant pour cela.

Sous son masque de charogne, le regard bleuté de Marie-Caroline Hominal perce parfois. C’est la lumière d’une actrice stupéfiante capable de commercer avec les puissances occultes. L’étincelle d’une liaison dangereuse.


Hominal/Öhrn, Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu’au 25 mars; www.vidy.ch

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