Décryptage

Les cérémonies d’ouverture, grandioses et politiques

La cérémonie d’ouverture des Jeux sert autant à galvaniser les foules qu’à montrer la puissance de la ville organisatrice. Un numéro d’équilibriste qui cherche à associer deux notions contradictoires: l’universalisme et le nationalisme

On n’a qu’une seule chance de faire bonne impression. Un adage qui vaut aussi pour les Jeux olympiques, où la cérémonie d’ouverture fait office de prise de contact. «La cérémonie d’ouverture, qui capte toute l’attention, incarne deux thématiques opposées: l’universalisme et le nationalisme, explique Gianni Haver, sociologue, historien du sport et professeur à l’Université de Lausanne. Pour la ville organisatrice, c’est le moment d’affirmer sa puissance par les prouesses de ses athlètes mais aussi en matière d’organisation de l’événement, en faisant mieux que tous les autres!»

Les JO sont l’événement sportif et médiatique le plus important au monde, et leur soirée inaugurale l’un des pics d’audience. Selon la société américaine Nielsen Media Research, ceux de Pékin en 2008 avaient attiré en dix jours de compétitions un public global de plus de 4, 4 milliards de spectateurs, un record. «L’investissement représenté rien que par la cérémonie d’ouverture participe à la communication autour de la puissance de l’organisateur, développe l’universitaire. En Chine, les coûts – pour la fête inaugurale seulement – s’élevaient à près de 100 millions de dollars.»

Cérémonie d’ouverture brésilienne

S’exprimant sur la BBC, le directeur de Rio 2016, Antonio Abete, a déclaré au sujet de la cérémonie d’ouverture carioca, dont l’audience est estimée à 3 milliards de personnes: «Je ne peux pas donner de chiffres, mais notre budget est complètement différent de celui de Pékin ou de Londres. Tout le monde connaît la situation économique et politique au Brésil… C’est bien d’investir de l’argent dans une cérémonie d’ouverture, mais il faut le faire raisonnablement.»

Longue dans son format, entre 3 et 4 heures, cette ode à la fraternité et à l’esprit sportif suit un protocole bien précis de métaphores sportives (l’entrée des athlètes dans le stade par délégation, la proclamation du chef d’Etat du pays hôte, l’arrivée dans le stade du drapeau olympique, l’hymne olympique, le lâcher de colombes, le serment d’un athlète du pays hôte puis d’un officiel, enfin l’entrée de la flamme et l’allumage de la vasque).

Pour le directeur artistique mandaté, c’est une occasion unique de promouvoir son travail. «Il faut imaginer un spectacle qui remplisse l’espace physique d’un stade et qui convienne à une diffusion planétaire… Le défi est immense!» explique le metteur en scène suisse Daniele Finzi Pasca, qui se chargea des cérémonies de clôture des JO d’hiver à Turin en 2006 et à Sotchi en 2014, de l’ouverture des Jeux paralympiques également à Sotchi la même année et qui sera chargé de la Fête des vignerons en 2019. «En tant qu’artiste, on crée des images que le monde entier va voir et que chacun va se rappeler durant toute sa vie!»

Gisele Bündchen sur un air de bossa

On ne sait que peu de chose du déroulement de la cérémonie brésilienne, qui se tiendra cette nuit à Rio, au cœur du stade mythique de Maracanã. On connaît néanmoins les noms des professionnels qui dirigeront le spectacle: les cinéastes Fernando Meirelles (La Cité de Dieu, The Constant Gardener) et Andrucha Waddington, la scénographe Daniela Thomas et la directrice artistique et spécialiste du carnaval, Rosa Magalhães. De plus, Le Journal du Dimanche révélait le week-end dernier d’autres éléments de la cérémonie d’ouverture, dont le fil rouge sera la forêt amazonienne.

Autres fiertés nationales à se retrouver sur le devant de la scène: la musique – les musiciens ont été recrutés par centaines dans les favelas – et Gisele Bündchen (que les organisateurs ne sont pas allés chercher dans les bidonvilles…). Le top model le mieux payé du circuit en 2015 (44 millions de dollars selon Forbes) défilera durant la cérémonie d’ouverture sur «A garota de Ipanema» («The Girl from Ipanema»), la célèbre chanson de bossa nova.

Affirmer une identité

La cérémonie d’ouverture est bien souvent le vecteur d’éléments de discours qui n’ont pas de lien direct avec le sport. «Pour la ville hôte, l’occasion est trop tentante pour ne pas en profiter pour afficher son idéologie politique, développe Gianni Haver. Les nations qui se battent pour accueillir les Jeux olympiques ont bien souvent besoin d’affirmer leur identité, comme l’Allemagne à Berlin en 1936 ou la Russie en 1980, en pleine Guerre froide.»

Berlin, justement. Difficile de ne pas évoquer la cérémonie d’ouverture des JO de 1936, les drapeaux à croix gammée, les saluts nazis et Adolf Hitler se servant de l’événement pour transmettre son message de propagande. «On a tendance à porter un regard a posteriori sur ces Jeux olympiques, en montrant les différents symboles nazis, continue Gianni Haver, mais l’Allemagne s’était alors servie des JO pour apaiser la méfiance internationale à son égard. La Deuxième Guerre mondiale ne débute que trois ans plus tard.» Mettant entre parenthèses son programme antisémite, le Führer exploita ces Jeux pour donner aux spectateurs et aux journalistes du monde entier l’image d’un pays pacifique et tolérant. Après les JO, la politique expansionniste de l’Allemagne et la persécution des juifs s’accélèrent. En 1939, la Seconde Guerre mondiale éclate.

L’esprit des origines

Heureusement, toutes les cérémonies n’ont pas marqué de manière aussi abjecte la mémoire collective. JO boycotté par une cinquantaine de nations, dont les Etats-Unis, à la suite de l’invasion de l’Afghanistan un an plus tôt par l’URSS, Moscou 1980 fait partie des premières manifestations à mettre en scène des tableaux vivants, mosaïques changeantes portées par des centaines de figurants. Un coup créatif devenu un classique.

On l’oublie souvent, mais à l’origine, Pierre de Coubertin, le fondateur du CIO, voulait donner une dimension artistique à la manifestation. «Avant la Deuxième Guerre mondiale, des médailles étaient attribuées à des œuvres artistiques, rappelle Gianni Haver. La vision de Coubertin ne subsiste plus que dans la cérémonie d’ouverture.» L’effet visuel de Moscou était un bel hommage à l’esprit des origines, tout comme la cérémonie des JO d’hiver en 1992 à Albertville, dirigée par le chorégraphe français Philippe Decouflé.

Du cinéma et des Jeux

Autres professionnels régulièrement appelés à diriger le préambule aux compétitions: les réalisateurs. Pékin en 2008, cérémonie la plus onéreuse de toute l’histoire des JO (près de 100 millions de dollars), fut imaginée par Zhang Yimou. Grandiose, à l’image des blockbusters du cinéaste – des fresques historiques et esthétiques comme La Cité interdite, Hero ou encore Le Secret des poignards volants – elle marqua les esprits par le calibrage millimétré de ses chorégraphies. Et s’il ne fallait garder qu’une image, ce serait celle du porteur de la flamme courant à l’horizontale autour du toit du stade pour allumer la vasque.

Quatre ans plus tard, c’était au tour de Londres d’accueillir ses JO d’été. Dotée d’un budget de 34 millions d’euros, la cérémonie fut imaginée par un autre réalisateur, le Britannique Danny Boyle (Trainspotting, The Beach) qui s’entoura aussi bien des Spice Girls que des Monthy Python, mais surtout de Queen Elizabeth II herself. Escortée par Daniel Craig en double-zéro-sept, la reine fut littéralement parachutée au milieu du stade…

«Les Jeux olympiques [dans leur version moderne] et le cinéma voient le jour quasiment au même moment, rappelle l’historien du sport Gianni Haver. Il y a concomitance, accointance, entre ces deux inventions majeures du XXe siècle naissant. Et il ne faut pas oublier que, jusque dans les années 1970, le cinéma servait à diffuser l’information.»

Information et idéologie

L’information, et parfois aussi l’idéologie. En 1936, pour documenter «ses» Jeux olympiques, Adolf Hitler avait mandaté la réalisatrice allemande Leni Riefenstahl. La cinéaste reçoit carte blanche pour réaliser son long-métrage de propagande, Les Dieux du stade (en deux parties, Olympia: fête des peuples et fête de la beauté). Les installations sportives sont adaptées selon la volonté de la cinéaste, des tranchées et des rails construits au bord des pistes de course pour suivre les athlètes en travelling, des promontoires aménagés spécialement pour offrir aux caméras des vues plongeantes sur les sportifs.

Le film célèbre la virilité et la force martiale, et acquiert une reconnaissance internationale, malgré son caractère propagandiste. En 1938, il reçoit le Premier Prix de la Mostra de Venise. Quant à Leni Riefenstahl, elle se verra décerner en 1938 par le CIO une médaille d’or olympique pour son travail, ces fameuses récompenses artistiques que souhaitait de Coubertin…

Risque de récupération politique

Sympathisante du régime nazi, Leni Riefenstahl tenta plus tard de se défendre en disant qu’il ne s’agissait pas de propagande mais d’un film historique, qui montrait la réalité. Une ligne de défense pas franchement convaincante. La position de l’artiste chargé(e) d’une cérémonie de Jeux olympiques peut s’avérer plus délicate que prévu en fonction des relations diplomatiques entre le pays hôte et les autres…

Comme à Sotchi en 2014. «Notre contrat était très clair, explique Daniele Finzi Pasca. On parlait de la Russie que l’on aime, de cette âme et cette culture qui nous inspirent depuis toujours. Nous nous sommes concentrés sur notre art, la poésie, à travers la mise en scène. Et non sur l’expression de la prétendue supériorité d’une nation.»


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