Il y a une histoire des granges en musique, qui est faite d'illuminations, de rencontres inespérées entre esprit de nature et esprit de culture, de magies agrestes… Mézières, bien sûr, la sublime. Mais aussi, près de Tours, la fameuse Grange de Meslay où Sviatoslav Richter anima un festival de légende. Et Aldeburgh, avec Britten et Pears, et tant d'autres encore.

De l'extérieur, la Grange du site de Cernier ne présente pas les mêmes sortilèges. C'est une assez rude bâtisse mélangée à des communs et à des locaux administratifs. Mais, à l'intérieur, on a l'odeur du foin qui vient d'en être retiré, une solide charpente, des poutres de soutien à foison, qui font des torticolis aux auditeurs, une acoustique couci-couça: ajouté à une chaleur suffocante, le charme champêtre agit jusque dans l'inconfort, l'improvisé, la sensation d'une authenticité possible…

Tel est bien l'esprit du festival Jardins musicaux 2000, organisé pour la troisième fois par le chef Valentin Reymond et Maryse Fuhrmann, qui dirigent l'Opéra décentralisé de Neuchâtel. Neuf programmes, treize concerts, un budget risible mais une affiche inventive, où quelques tubes servent de vitrine à un magasin d'œuvres exigeantes (voir Tempo du jeudi 24 août): pour Valentin Reymond, tout doit conduire le public à la découverte, y compris un zeste de marketing.

La soirée d'ouverture, intitulée «America», a parfaitement rempli cette fonction, avec la première Jazz Suite de Chostakovitch, le Summertime de Gershwin, des extraits de West Side Story de Leonard Bernstein et, au milieu de cela, la création d'un extrait de La Citadelle de verre de Louis Crelier, compositeur connu pour ses musiques de film. Sans pause, le tout n'a pas dépassé nonante minutes de musique et la salle, comble, en aurait voulu davantage.

La surprise, c'est le succès rencontré par le Second rapport d'Anton Carcaval de Louis Crelier pour baryton, soprano, accordéon et orchestre de chambre. Il s'agit du numéro d'un projet plus vaste, inspiré par l'univers de Bilal et les textes de Pierre Cristin. La musique commence par un air de «banda» aux accents balkaniques, puis tourne en tango virulent, sur des thèmes simples et directs. Manifestement, Crelier pense à la scène, et c'est elle qui légitimerait une écriture de type «musical», certes tonique, mais un peu courte pour l'écoute en concert.

Cela dit, l'énergie est là, de la même manière qu'elle parcourt, comme un éclair de joie, les extraits de West Side Story de Bernstein. Valentin Reymond y dirige un ensemble imposant de musiciens: l'European Festival Orchestra venu de Grande-Bretagne, le Big Band du Conservatoire de La Chaux-de-Fonds et neuf chanteurs, parmi lesquels le ténor Peter Wedd, une voix formidable qui allie force et suavité, et la mezzo Della Jones, qui fait rayonner son expérience dans les romances immortelles de Maria.

Un menu rusé

Voilà donc un menu rusé, qui met sans peine, mais non sans ambition, son public dans la poche. La suite promet L'Histoire du Soldat de Stravinski et Ramuz par la troupe du Théâtre Gogol de Moscou, Le Vin Herbé de Frank Martin, et puis encore du Schnittke, du Holliger, du Britten, et L'Histoire de Babar, et la Petite Messe solennelle de Rossini… Tout cela s'agence en guirlande, samedi et dimanche, dans le cadre de «Fête la terre», une kermesse qui trouve place autour des «jardins extraordinaires» que Cernier, depuis trois ans, ouvre à des créateurs. Mais sans projet urbanistique ou paysager, alourdi par une constante référence au nain de jardin, déprécié par trop d'amateurisme, ce parcours n'est pas à la hauteur de ce qui fait, aujourd'hui, l'intérêt du mariage entre artistes et végétation.

Les amateurs de nature, heureusement, disposent d'autres possibilités. Une grande tente propose à la nuit tombée un dia-show d'Hubert Reeves. Et, ce week-end, c'est kermesse à tous les étages: troc, marché, tir à l'arc, cerfs-volants, promotion agricole, yodleurs, cultures amérindiennes, etc. Avec Holliger là au milieu? Mais oui. C'est ce qu'on appelle un pari.

CERNIER, jusqu'au dimanche 27. Reprise du concert «America» samedi 26 à 17 h 30.