C’est un petit paradis perdu, un laboratoire d’expérimentation dans le Val-de-Ruz. Les Jardins musicaux de Cernier tranchent avec le glamour des grands festivals. Depuis bientôt deux décennies, le directeur Valentin Reymond et son associée Maryse Fuhrmann organisent des concerts dans l’emblématique Grange aux concerts. A proximité des chevaux, parqués dans leurs boxes sous la grange, des musiciens jouent Schoenberg, Stockhausen ou Chostakovitch. Le public est un joyeux mélange de mélomanes et de non-mélomanes – autre note insolite dans le paysage musical helvétique.

Il arrive qu’il fasse froid, à la fin août, quand on se rend à Cernier. Mais ces jours-ci, il fait extraordinairement bon, et vous pouvez vous restaurer entre les concerts. Mardi soir, l’Ensemble Fecimeo et un duo violon-violoncelle se succédaient à 19 heures et à 21 heures. «On vient à la campagne ici, et tout d’un coup, il y a de la musique sérieuse!» s’exclame Valentin Reymond. Le contraste est pittoresque, d’autant que le répertoire, centré sur les musiques du XXe siècle et des créations, est exigeant. «La formule du concert, d’une heure sans entracte, permet de ne jouer que des œuvres qui nous semblent indispensables et d’éviter de remplir les programmes. On met toujours une œuvre compliquée en début de concert quand les oreilles sont fraîches.»

La grange fraîchement rénovée 

Rassurez-vous: vous entendrez aussi une Sonate pour piano et violoncelle de Beethoven, un cycle de lieder de Schubert ou de la musique de la Renaissance aux Jardins musicaux. Mais, dès le départ, l’idée était de profiter d’un lieu non «civilisé», non bourgeois, pour sortir des sentiers battus. Le Long Dîner de Noël de Hindemith (un très joli spectacle mis en scène Roland Sandoz, reprogrammé cette année) fait partie de ces rares opéras (comme Savitri de Gustav Holst ou L’Ours de Walton) que l’on n’entend qu’à Cernier. «Le lieu est beau à cause de ce qu’on y fait, pas vraiment à cause de la grange elle-même, poursuit Valentin Reymond. Ce qui me frappe, c’est la ferveur du public. Il peut même faire scandale, crier dans la salle, ce qu’on ne trouve plus – ou très rarement – dans les salles compassées.»

Evidemment, un «théâtre d’été» ne peut offrir le même luxe d’écoute que dans une salle de concerts officielle. Mais l’acousticien allemand Eckhard Kahle, qui a œuvré sur la grande salle du KKL à Lucerne, est venu donner son appréciation à l’occasion de travaux de rénovation et d’assainissement au printemps, à hauteur de 1,3 million de francs, répartis à parts égales entre entités privées et publiques (canton de Neuchâtel et de Berne, commune du Val-de-Ruz). «Auparavant, on avait entre 8 et 40 degrés. Il n’y avait pas d’eau, pas de sanitaires.» On se souvient effectivement de certains soirs où il fallait s’enrouler dans des couvertures tellement il faisait cru! Or, la grange a été complètement isolée acoustiquement, thermiquement. «Ça devient une salle, un outil au service de la collectivité. L’acoustique a été améliorée. A noter que cette salle dépend du service de l’agriculture et non de la culture!» Et de pointer du doigt une petite fenêtre. «Il y a toujours les chevaux dessous – regardez, là, on peut voir Hercule

Ciné-concerts Chaplin à Cernier et Lausanne

L’atmosphère campagnarde autorise toutes sortes de projets originaux. En sept ans, l’orchestre des Jardins musicaux aura présenté tous les longs-métrages de Chaplin pour lesquels il a écrit lui-même les musiques. Ces ciné-concerts s’exportent même au cinéma Capitole de Lausanne. «Chaplin est l’un des plus grands génies du XXe siècle, bien sûr, mais c’est étonnant de découvrir la justesse et la précision aussi dans sa musique. Ce qui me frappe, c’est que cette musique plonge dans deux sources différentes: il y a la source anglaise de la fin du XIXe siècle, Elgar, etc., et la musique de jazz américaine.» A la Grange aux concerts comme à Lausanne, l’émerveillement est garanti. «Le miracle, c’est que le film devient vivant et l’image devient tout autre.»

Si l’on peut se réjouir de l’incroyable audace des programmes à Cernier, les artistes ne sont pas toujours à la hauteur. La soprano Chloé Lévy (aigu serré, stridences) n’est pas parue à son meilleur dans l’émouvant O King de Luciano Berio (hommage à Martin Luther King) et surtout les Chansons à Lou du compositeur suisse Philippe Racine, d’après Apollinaire. L’Ensemble Fecimeo a su se frayer une voie dans le labyrinthe de la géniale Symphonie de chambre opus 9 de Schoenberg. Mais on perd la luxuriance de la version originale, car il s’agit ici d’un arrangement pour cinq solistes de Webern, et l’on aurait souhaité plus d’aspérités dans l’interprétation. Le plus beau, c’était la Sonate pour violon et violoncelle de Ravel. Robert Gibbs et Deirdre Cooper forgent un dialogue serré dans cette œuvre au dépouillement extrême. Le temps s’arrête, le public écoute, et l’on n’entend plus une mouche voler dans la grange.  


Les Jardins musicaux, jusqu’au dimanche 28 août. www.jardinsmusicaux.ch