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«C’est honteux, Monsieur, d’exposer ce bric-à-brac» de Tinguely

Un dialogue de sourds à la Kunsthalle de Berne en 1960

« Le directeur de la Kunsthalle de Berne, M. Franz Meyer, a mis sur pied avec beaucoup d’à-propos, d’ingéniosité et d’humour une grande exposition de sculpture sur métal. […]

Le «clou» de cette exposition c’est […] les numéros de cirque exécutés par les machines infernales de Jean Tinguely. A elle seule, cette ahurissante «métamécanique» fait accourir la grande foule à la Kunsthalle. On se pousse du coude devant ces assemblages de vieille ferraille dont la rouille, les grincements fantomatiques, l’allure saugrenue, l’agressivité baroque mettent en joie l’assemblée.

J’entends, à mes côtés, une dame sévère s’écrier: «Mais quelle horreur! et dire que l’on appelle ces débris de poubelles rafistolées de la sculpture! C’est honteux, tout simplement, Monsieur, d’exposer ce bric-à-brac à la Kunsthalle… Un déshonneur pour Berne.»

– Mais cela n’est pas de la sculpture. C’est de la «métamécanique».

– C’est grotesque et je n’y entends rien.

– Peut-être bien. Mais alors laissez-vous prendre au jeu, et riez de bon cœur, comme tout le monde.

– J’aime l’art sérieux, émouvant. J’aime Anker. Je déteste le canular.

– Mais ce n’est pas un canular: c’est une agréable satire de notre civilisation technicienne. […]

– Je n’y entends rien, à vos discours sociologiques. J’aime la sculpture. Je déteste le vieux fer. […]

– Mais le paradoxe, chez Tinguely, est précisément symbolisé par la diversité de ses machines à dessiner, à sculpter, à broyer du noir, à piler la sympathie, à remuer le vide, à tâter le pouls du néant. C’est probablement une conception phénoménologique fort passionnante…

– Non et non: regardez-moi ces vieux bouts de fer rouillés et branlants: je ne vois aucune signification philosophique et émotionnelle dans ces assemblages de tringles à rideaux, de poulies grinçantes, de courroies détendues, de tuyauterie, de roues de bicyclette, de vieille pendule, de vieilles godasses et de casques de pompier…

– Mais la pseudo-destruction de Tinguely n’est peut-être qu’une recherche passionnée d’une nouvelle intégration?

– Vous radotez, avec votre intégration. Tinguely est un farceur qui n’a aucun goût, sinon celui de se ficher du monde et du directeur de la Kunsthalle.

– Mais madame, ne courez-vous pas à votre propre perte en niant l’évidence?

– Ah! monsieur, deviendriez-vous insolent? Nier l’évidence! Quelle évidence je vous prie?

– Mais l’humour, madame, l’humour, tout simplement. […]»

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