Cinéma

C’est Jeanne d’Arc qu’on récupère

La Pucelle d’Orléans fête ses 600 ans. Elle a inspiré 120 films reflétant toutes les idéologies

Jeanne d’Arc naît à Domremy le 6 janvier 1412. En 1429, elle convainc le dauphin, futur Charles VII, de lui confier le commandement symbolique d’une armée à la tête de laquelle elle délivre Orléans, assiégée par les Anglais. Capturée, livrée à l’ennemi, la guerrière est jugée, et brûlée vive à Rouen, le 30 mai 1431. Elle est réhabilitée en 1456, mais doit attendre le XIXe siècle pour être promue héroïne nationale.

Désormais «objet de dévotion patriotarde», Jeanne, «solidement installée dans le paysage politique français, est mobilisée pour incarner les prétendues vertus fondamentales du peuple». A la fois campagnarde, jeune, pieuse, résistante, vierge et martyre, elle a «tous les visages, tous les profils souhaités», écrit Hervé Dumont dans l’introduction de Jeanne d’Arc de l’histoire à l’écran.

Ancien directeur de la Cinémathèque suisse, Hervé Dumont s’est lancé dans une œuvre d’envergure décortiquant les liens que le cinéma entretient avec l’histoire. Le premier volume, L’Antiquité au cinéma. Vérités, mensonges et manipulations est sorti en 2009.

Découvrant que la Pucelle fêtait son 600e anniversaire, il a retranché un chapitre du second tome, en cours d’écriture, pour célébrer dignement l’événement avec érudition, objectivité et une pincée d’humour. «J’ai rajouté une introduction pour rappeler tout ce que Jeanne n’est pas, pour souffleter les politiciens, tous les récupérateurs idéologiques, de gauche et de droite, sans oublier les ecclésiastiques…»

Quelque 120 films et téléfilms ont raconté l’histoire de Jeanne et fait d’elle une star mondiale. Elle a eu le visage de Renée Falconetti, Ingrid Bergman, Jean Seberg, Sandrine Bonnaire, Milla Jovovich, Alida Valli, Hedy Lamarr, Marthe Keller… Les œuvres reflètent toutes les idéologies du XXe siècle. L’icône de l’Action française est dépeinte en guerrière et patriote par Cecil B. DeMille, en martyre de l’intolérance religieuse par Carl Theodor Dreyer, en héroïne spirituelle apte à rendre l’espoir au monde libre par Victor Fleming.

Jeanne devient même la porte-parole du national-socialisme dans Das Mädchen Joahann a, de Gustav Ucicky (1935). De nos jours, victime d’une acculturation généralisée, elle fait la «teen-ager hallucinée» chez Luc Besson dans un film infantile, bruyant et truffé d’anachronismes éhontés…

La destinée prodigieuse de Jeanne, cette «vivante énigme», est un «sujet en or», susceptible d’inspirer de grandioses épopées ou des drames intimistes opposant une jeune femme à l’Etat totalitaire.

Hervé Dumont se base sur l’histoire, l’histoire du cinéma et l’histoire des pays producteurs, pour décoder la représentation et départager les faits du mythe. Car, à côté de travaux très sérieux publiés sur Jeanne d’Arc, on trouve des entreprises «dignes du secret des Templiers, de la Grande Pyramide et de l’Atlantide réunis dans lesquels Jeanne serait la fille du roi, aurait échappé au bûcher». L’historien démonte l’imagerie populaire: «Jeanne n’a jamais été bergère, c’est une invention du XIXe siècle. Elle n’est pas fille du peuple, désolé pour la gauche, ses parents étaient de petits notables.»

L’admiration de Dumont va à Robert Bresson qui, en 1961, se détourne de tout ce fatras pour se concentrer sur les actes des deux procès et rendre à Jeanne sa parole – «elle répond avec une intelligence stupéfiante aux docteurs en théologie qui la jugent»… Sinon, il recommande le film de Dreyer, ainsi que La Merveilleuse Vie de Jeanne d’Arc, fille de Lorraine, de Marco de Gastyne (1928-29). Soit les «œuvres principales».

Une part d’érotisme entre dans la fascination qu’exerce Jeanne d’Arc. Elle provoque des sentiments amoureux plus ou moins troubles liés à l’androgynie. En plus, elle chevauche aux côtés de Gilles de Rais, cet illustre débauché…

Hervé Dumont se concentre davantage sur le destin tragique de l’héroïne. «C’est un procès politique déguisé en procès religieux. Elle est jugée par des clercs encadrés par le pouvoir royal. Elle devait être condamnée comme hérétique et brûlée pour discréditer le couronnement du Dauphin». Il rappelle que le bûcher est un produit de la Renaissance. C’est entre le XVe et le XVIIIe siècle que la chasse aux sorcières bat son plein, une réalité historique qui dérange. Un demi-millénaire après son exécution, Jeanne a été béatifiée, gage de réconciliation entre l’Eglise et l’Etat. Récupérée par tous, Jeanne d’Arc reste irrécupérable.

Jeanne d’Arc, de l’histoire à l’écran, cinéma & télévision . D’Hervé Dumont. Favre, 176 p. Cinémathèque suisse, me 9: «La Passion de Jeanne d’Arc», Theodor Dreyer (18h30), et «Le Procès de Jeanne d’Arc», Robert Bresson (21h).

Jeanne d’Arc provoque des sentiments amoureux plus ou moins troubles liés à l’androgynie

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