Satire

C’est l’histoire d’un candidat…

Avec «Votez «Moi d’abord»!», Roger Price livrait un dynamitage des mœurs politiques de l’Amérique des années 50. Il reste d’une actualité mordante

«Les gens qui sont, d’une manière ou d’une autre, différents de nous sont contre nous. Et comment le savons-nous? Tout simplement parce que nous sommes contre eux!» Ceci est un extrait du programme d’un candidat à la présidence des Etats-Unis. Et contrairement à ce que vous êtes en train d’imaginer, cet homme s’appelle Herman Clabbercutt, et il n’a jamais existé.

La corruption, une pratique reconnue

Le programme de Clabbercutt et de son parti («Moi d’abord») ne manque pourtant pas de réalisme. Ecoutez plutôt: «Avec nous, la corruption sera une pratique reconnue. Quiconque nous supporte aura une chance équitable de grappiller une part du gâteau public, sans crainte ni favoritisme. Pour quiconque se dresse contre nous, par contre, ce sera juste PAS DE BOL.»

Eh oui: même les capitales sont de la partie. Encore une? Elle sera pour nous, les journalistes: «Une conférence de presse est une discussion libre et ouverte au cours de laquelle des représentants de la presse peuvent poser n’importe quelle question au candidat et obtenir en réponse une réponse franche et spontanée – tant qu’ils se limitent à des questions qui ont été approuvées et soumises aux rédacteurs du candidat au moins deux semaines auparavant.»

Petits croquis

Herman Clabbercutt est né dans l’imagination de Roger Price (1918-1990): compagnon de route de Bob Hope, collaborateur de «Mad», on lui doit entre autres l’invention des «droodles», des énigmes sous forme de petits croquis qui firent sa célébrité. Georges Perec lui voua un véritable culte, et préfaça, pour sa traduction française de 1952, le texte peut-être le plus célèbre de Price: «Le Cerveau à sornettes» («In one head and out the other»).

Manipulation de masse

Publié en 1954, réédité aujourd’hui par les indépassables éditions Wombat, «Votez «Moi d’abord»!» («I’m for me first») est un shrapnel destiné à faire exploser de rire le système électoraliste américain (et certainement au-delà). Chez Price, la politique naît dans une caverne remplie de pithécanthropes libidineux et fait ensuite passer tous ses aspects sous la meule de la satire: l’ambition dévorante, les énormes ficelles du clientélisme, les caresses dans le sens du poil, les techniques de manipulation de masses, les sophismes, la peur de l’autre, la peur de tout, la peur de n’importe quoi.

Prophétie autoréalisatrice

Un grand barnum mis en scène par Roger Price avec un savoir du «nonsense» et un don pour l’observation des petitesses humaines proprement gigantesques. Bref: on se tape sur les cuisses autant qu’on se tape la tête contre les murs.

Ceci n’est pas un livre, c’est une prophétie autoréalisatrice qui aurait à coup sûr préféré ne jamais l’être.


Roger Price, «Votez «Moi d’abord»!», Wombat, 154 p.

Publicité