L'ambiance est nostalgique, chargée d'une attente électrisante. Elle évoque irrésistiblement celle du Bal d'Ettore Scola. Le centre de la salle est vide, le parquet est rutilant, les apprentis danseurs sont sagement assis sur des chaises, disposées tout le long des parois. Ils sont 80 à être venus au Theater Neumarkt prendre un cours de tango. Certains en couple, d'autres seuls. Ces derniers dévisagent avec un intérêt chargé d'inquiétude celui ou celle qui pourra devenir sa ou son futur partenaire. Le problème ne se pose pas immédiatement: le cours commence par une mise en condition. Chacun doit simplement marcher. En sentant le rythme, corps tendu en avant sur la pointe des pieds. Avec grâce, sans onduler des hanches.

A l'instar des 80 participants du Neumarkt, ils sont 500, chaque jour, à se rendre aux différents cours de tango proposés par la Ville de Zurich, à l'occasion des Festspiele, dans chaque arrondissement. Leur succès dépasse toutes les prévisions; la semaine prochaine, on jouera les prolongations. On parle d'un virus, qui touche toutes les générations, toutes les classes sociales. Julia Breddermann, 36 ans, fréquente assidûment les cours, avec son compagnon. «Plutôt que de partir en vacances, j'ai proposé à mon ami de suivre les cours de tango, raconte-t-elle. C'est l'occasion de vivre autre chose, de rencontrer des gens.» Eux comme tant d'autres se rendront aux différentes manifestations organisées par le festival dont la grande nuit du tango à la gare, ce samedi soir, les bals «milonga» du Bürkliplatz et les nombreux concerts et spectacles qui réuniront les grands artistes du genre (lire ci-contre). Au club Silbando, dans l'arrondissement 5, on rencontre la fille d'un certain Rolf Schneider qui a lancé, avec quelques autres, la mode du tango à Zurich, il y a vingt ans. Elle a ouvert son cours au début de l'année. «Je suis ravie de cette manifestation, s'exclame-t-elle. J'irai aux bals et aux spectacles. En ce moment, tous mes cours sont pleins. J'espère simplement qu'après, les gens ne se lasseront pas.» Ce risque semble léger, tant la mode du tango est en expansion du côté de Zurich. On y trouve plusieurs clubs où suivre des cours et des restaurants où danser. Du 31 juillet au 8 août, aura lieu à Zoug la 5e semaine du tango – organisée par Rolf Schneider. A Zoug comme à Zurich, les cours sont donnés par des Zurichois et par des Argentins et vont du niveau débutant au niveau professionnel.

Mais qu'est-ce qui les fait tous danser? En premier lieu, le plaisir. Le plaisir de la danse à deux dans un cadre spontané, comme nous le dit cette Tibétaine de 50 ans, qui vient d'Argovie pour suivre des cours. Sans son mari, trop heureux d'échapper à cette corvée. Elle, comme les autres femmes venant seules, ne craint pas de ne pas trouver de partenaire. De toute façon, la règle veut que l'on change régulièrement de cavalier pour apprendre les bases du tango. Que l'on se retrouve à devoir parfois danser entre personnes du même sexe n'est pas un problème, comme nous le confirme un ancien danseur professionnel reconverti dans la mode: «Il est bon, au début, d'apprendre les deux rôles, affirme-t-il. Ensuite, lorsque l'on possède suffisamment de technique, il faut trouver le partenaire idéal: c'est l'intensité d'une relation qui donne sa beauté et son érotisme au tango.» Ainsi, il peut être dangereux de se lancer en couple: un bon partenaire de vie ne l'est pas forcément pour le tango. «En dansant, on se découvre, on enrichit sa relation, témoigne ce jeune mordu de tango, qui a entraîné son amie dans l'aventure il y a trois mois. Mais le couple doit être très solide: gare aux déceptions, à l'envie d'avoir un autre partenaire!» C'est sans doute pour cela que la plupart des couples rechignent à changer de partenaire durant les cours…

Pour Nina Scheu, journaliste et critique de cinéma mais aussi danseuse émérite, le tango est une affaire intime. «Je n'aime pas m'exhiber, lance-t-elle. Je dois pourtant le faire pendant les cours et mon ami me dit toujours qu'il me sent trop nerveuse. Lorsque je danse, je dévoile ma relation à mon partenaire. C'est cela qui m'intéresse, mais cela ne regarde personne.» Elle conseille de trouver très vite un partenaire: «La beauté du tango est dans la relation psychologique, dans le fait de se sentir profondément femme.» Mais, pendant qu'elle nous parle, arrive une femme aux cheveux blancs, vêtue d'une large jupe plissée. «Vous m'avez promis une danse», dit-elle en lui tendant la main. Toutes deux s'éloignent, la jeune professeur servant de cavalier à son émouvante partenaire. Qui retiendra la main de Nina encore longtemps après la danse…