Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Une nouvelle inédite d'Arthur Brügger pour «Le Temps».
© Kalonji pour Le Temps

LAC NOIR (3/7)

«C’est ma vie que vous avez écrite»

«La porte du hangar à bateaux reste ouverte. Le soleil se lève sur les monts. Un mince filet de sang s’écoule, goutte à goutte, dans le lac.» En prenant pour point de départ le texte qui précède, un jeune auteur d’ici livre, chaque samedi de l’été, une nouvelle inédite. Voici celle d'Arthur Brügger

La porte du hangar à bateaux reste ouverte. Le soleil se lève sur les monts. Un mince filet de sang s’écoule, goutte à goutte, dans le lac.

Effacer. Réécrire.

La porte du hangar à bateaux est restée ouverte. Par-dessus les monts, le soleil qui vient de se lever éclaire le filet de sang qui s’écoule, goutte après goutte, dans le lac.

Pas encore satisfaisant. Recommencer. Il faut un point de vue, plus net.

La porte du hangar à bateaux, je l’ai laissée entrouverte. Maintenant, le soleil se lève. A peine le temps de rebrousser chemin que déjà, c’est un filet rougeâtre et visqueux qui s’écoule, goutte après goutte, dans le lac, absorbé par l’opacité de l’eau noire…

Non, trop lyrique. Reconstruire une subjectivité, mais sans emphase.

J’ai laissé la porte du hangar à bateaux entrouverte. Le soleil se lève derrière les monts. Je reviens sur mes pas. C’est la tache rouge que je vois en premier. Et puis, je refais le trajet en sens inverse, suivant du regard le filet de sang qui suinte le long du quai.

Pas assez rythmé. Quelque chose de plus haché.

Porte du hangar oubliée. Soleil qui se lève. Revenir sur mes pas; trop tard. Tache rouge diffuse, goutte à goutte, cercles concentriques, jusqu’au bord.

Peut-être «rivage» plutôt que «bord». Non, trop poétique, rivage.

Et ensuite?

Un e-mail surgit, notification au coin de l’écran.

DE: Inconnu. OBJET: «C’est ma vie que vous avez écrite».

Cliquer, ouvrir. Le message s’affiche:

Madame,

J’ai découvert votre nom par la réception dithyrambique qui a accompagné la sortie de votre dernier ouvrage, L’horizon de nos certitudes. Intriguée par les thématiques abordées, tant elles me semblaient entrer en résonance avec mon vécu, je me suis empressée de me rendre en librairie pour l’acquérir.

C’est avec colère et désarroi que je vous ai lue. Vous m’avez volée. Votre narratrice, c’est moi. Tout est vrai, tout me correspond, pas un seul écart entre votre récit et ma propre vie. J’aimerais savoir d’abord comment vous avez pu obtenir toutes ces informations sur moi (vous avez un-e complice, vraisemblablement l’un-e de mes proches); ensuite, de quel droit vous vous êtes permis de les exploiter sans mon autorisation. Enfin, comment osez-vous alors qualifier votre roman, je cite, de «pure fiction»?

Je vous prierais de ne pas nier l’indéniable: mes paroles ne sauraient être réduites à des affabulations. Il va de soi que de telles coïncidences ne peuvent être fortuites. J’attends vos aveux.

Bien cordialement,

L. 

Le regard fixé sur l’écran, je relis encore ces mots.

Fermer l’ordinateur, se lever, descendre à la cuisine, regarder par la fenêtre – le lac, les montagnes, derrière. Sur le frigo, une page de journal découpée, la photographie d’une fille au sourire crispé – on me dit que ça ne se voit pas, j’étais fatiguée ce jour-là, je m’en souviens – un article qui ne manque pas de superlatifs pour faire l’éloge du «livre-événement de l’année», de «la romancière qui renouvelle les codes du polar romand», et d’une «intrigue à couper le souffle». Et la critique de conclure: «Une fiction locale qui n’a rien à envier aux plus trépidantes pages des grands romans nord-américains. Un texte aussi extraordinaire que vraisemblable, atrocement crédible, au point qu’on douterait presque de la bonne foi de l’auteure lorsqu’elle assure avoir signé ici une pure fiction.»

Arracher la page de journal, la déchirer, jeter les miettes sous l’évier. Sortir. Déambuler, sans direction – où aller? –, prendre le bus, c’est le numéro 2, qui s’arrête tout près. L’air chaud qui s’infiltre par la fenêtre entrouverte, qui perce les narines, odeur de transpiration, siège moite. Besoin de la proximité de l’eau.

Ouchy. Les enfants jouent dans la fontaine et sur le grand monstre de bois et de métal. Amoureux à glaces, marchands de gaufres. Marcher le long du quai, en direction du port. Une voix qui interpelle, reconnue. C’est Pierre. Qu’est-ce qu’il fait là? Tu vois, on profite du soleil avec les enfants – ah oui, deux têtes blondes, en bas. Quelle belle journée! Mais dis donc, tu es toute pâle, qu’est-ce qui t’arrive? Rien, c’est juste… Ce n’est rien. Au revoir, Pierre, au revoir, les enfants, profitez bien de votre après-midi.

Et maintenant, dans quelle direction? Maintenant, continuer à marcher droit, tout droit; plus loin, Vidy, les pyramides. Toujours le lac, à gauche. Passer devant les hangars à bateaux, comme dans le roman en cours d’écriture. Avec le téléphone, prendre une photographie pour aider à la description, plus tard. S’approcher. Une porte entrouverte. Les coïncidences ne peuvent être fortuites.

Là, il faudrait rebrousser chemin, ne pas escalader le grillage, surtout ne pas s’approcher, il n’y a rien à voir, il est encore temps de rentrer, renoncer, abandonner, il faudrait ne pas s’avancer jusqu’à la porte du hangar à bateaux, et surtout ne pas l’ouvrir encore, ne pas s’y engouffrer pour y découvrir quoi, rien d’autre que de l’obscurité et une odeur humide de renfermé, non, il y a une femme aussi, une inconnue, qui attend dans l’ombre du hangar, comme dans le roman, et il n’est pas nécessaire de la connaître – jamais vue, cette femme – pour être sûre que c’est elle, que c’est bien elle, l’auteure de ce message assassin, et là il serait encore temps de rebrousser chemin, la main posée sur la porte du hangar, la rouvrir pour éviter les dents blanches qui apparaissent à la commissure des lèvres à mesure que le bras s’allonge au bout duquel un canon se pointe sur la poitrine, contre l’étoffe mouillée de transpiration, qui appuie sur le sternum, et la voix qui dirait, vous n’aviez pas le droit, qui dirait, tout est de votre faute, qui dirait, non attendez ne tirez pas, ou qui ne dirait rien, tandis que le doigt enclencherait la gâchette, que la détonation provoquerait un bref éclair illuminant le corps suspendu encore debout dans la pièce qui s’écroule dans le noir qui revient.

Le lendemain, la presse s’enflammerait sur la mort tragique de cette jeune romancière à succès, tandis que les enquêteurs retrouveraient l’ordinateur encore ouvert sur la table de travail, et il suffirait de quelques clics pour voir apparaître la fenêtre du traitement de texte d’un fichier encore ouvert dévoilant les premières phrases d’un roman appelé à rester inachevé, parce que la réalité l’aurait dépassé.

Appuyer sur Répondre:

Madame,

Et si c’était votre vie qui s’inspirait de mon roman, plutôt que l’inverse?

Tout est question de perspective.

Je suis heureuse que le texte vous ait plu.

Amitiés,

A.


Profil

Arthur Brügger est né à Genève en 1991. Diplômé en 2013 de l’institut littéraire suisse, il est membre du collectif AJAR. Son premier récit, Ciao Letizia est paru aux éditions Encre fraîche en 2012. Son roman L’Œil de l’espadon, paru en septembre 2015 aux éditions Zoé, a reçu le prix Bibliomedia 2016. Il vit et travaille à Lausanne.


Nouvelles précédentes

La Brèche de Céline Zufferey

Jusqu'à l'océan de Guillaume Rihs

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

Un soir à la rédaction du Temps. La salle de réunion est transformée en labo photo géant éclairé de rouge. Au milieu de la pièce, l'artiste Yann Marussich, rendu photosensible. Sur son corps nu se développent des titres du «Temps». 60 spectateurs assistent à l'expérience qui dure 45 minutes.

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

n/a
© Arnaud Mathier/Le Temps