Classiques 5/7

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Un tremblement d’émotions, de peurs, de fatigues. Les adultes qui paraissent appartenir à un autre monde, si éloigné, si vague. Dans Le Blé en herbe, Colette dit l’adolescence, ce moment où la sensualité vient compliquer les règles du jeu. Sous les ciels d’opale de la Bretagne, dans le parfum tenace des marées, Colette observe l’éclosion des passions entre Phil et Vinca, cette valse où masculin et féminin tourbillonnent au point de flouter les frontières et les identités. Roman initiatique à la beauté salée, Le Blé en herbe mérite une relecture.

Samedi Culturel: Quels sont les bonheurs de lecture du «Blé en herbe»?

Frédéric Maget: Le premier plaisir est de plonger dans un livre qui est lié à l’adolescence et de revivre à travers lui les premiers émois, la découverte du sentiment amoureux et de ses ambiguïtés. Le deuxième mérite, qui était celui que Colette reconnaissait à l’ouvrage aussi, est celui de l’évocation des paysages bretons. Le roman est très lié aux lieux qui l’ont inspiré, la villa de Rozven près de Saint-Malo et la côte cancalaise. Il baigne tout entier dans la beauté de ces paysages. Le troisième bonheur est de découvrir la profondeur d’une réflexion sur la sortie du monde de l’enfance et l’abandon douloureux d’une forme de pureté pour affronter l’âge adulte, fait de compromis et de compromissions.

L’adolescence est-elle un thème récurrent chez Colette?

Oui, et il prend ici une grande profondeur. Phil a du mal à se projeter dans l’avenir, à accepter l’idée de trouver un métier, d’avoir à assumer des responsabilités, et d’affronter l’institution du mariage. De façon significative, les parents, dans le roman, n’ont pas de noms, ne sont pas décrits; ce sont: «les Ombres». La compréhension que Colette a de l’adolescence est profonde. Elle ne néglige aucun de ses aspects, même les plus sombres: les pulsions suicidaires chez Phil, le traumatisme que peut représenter l’acte sexuel.

Quand Phil rentre à la maison, au milieu de la nuit, après sa première nuit d’amour, il se regarde dans le miroir et avec ses cheveux en bataille et sa bouche rougie d’avoir embrassé des lèvres fardées, il ressemble à «une jeune fille meurtrie». L’image est très frappante.

C’est là une autre originalité du roman. Comme dans la plupart des romans de Colette, les représentations stéréotypées du masculin et du féminin sont systématiquement inversées. Vinca est une jeune femme volontaire qui est prête à donner du coup de poing tandis que Phil s’évanouit à la moindre contrariété. Colette réfléchit, au-delà de la question de l’âge, au sentiment amoureux et aux relations hommes-femmes. Dans sa première version, Le Blé en herbe n’était pas un roman mais une pièce de théâtre. Elle la décrit dans une interview de 1926: «La scène est plongée dans l’obscurité, deux personnages invisibles dissertent sur l’amour avec beaucoup de science et d’expérience. Vers les dernières répliques, on donne la lampe et les spectateurs surpris s’aperçoivent que les partenaires ont réciproquement quinze et seize ans.» La première lecture du roman, c’est-à-dire un livre sur des amours adolescentes, n’est que l’écume d’un livre dont les lames de fond vont chercher beaucoup plus loin dans la réflexion sur le sentiment amoureux et les relations entre les hommes et les femmes.

Comment le livre a-t-il été reçu au moment de sa parution?

Le Blé en herbe a eu deux histoires. La première, c’est évidemment sa parution en 1923, et la deuxième, c’est la sortie du film de Claude Autant-Lara en 1954. Beaucoup de gens ne connaissent Le Blé en herbe que par le film. Or le film en reste au triangle amoureux et laisse de côté la poésie des paysages bretons et toutes les réflexions sur l’identité et les rapports hommes-femmes. Ce qui a eu pour effet de donner du roman une image un peu mièvre, ce qu’il n’est absolument pas. La preuve en est le scandale qui a accompagné la parution du roman comme la sortie du film. Le Blé en herbe a d’abord paru en feuilleton dans Le Matin pendant l’été 1922. En mars 1923, la publication est interrompue suite aux plaintes des lecteurs. Etonnamment, ils étaient moins frappés par la relation entre Mme Dalleray et Phil que par la possibilité d’une relation sensuelle entre Phil et Vinca. Colette est furieuse de cette interruption, mais quelques mois plus tard le livre paraît en volume et est extrêmement bien accueilli. Aucune trace de scandale. Le feuilleton avait faussé la perception de l’œuvre en détachant les passages de tout contexte. Le Blé en herbe confirme la reconnaissance du talent littéraire de Colette.

Quand est-ce que ce talent lui a été reconnu?

La sortie de Chéri en 1920 la consacre véritablement comme un grand écrivain. Elle obtient la reconnaissance d’André Gide et de la NRF qui l’avaient jusque-là complètement snobée. Le Blé en herbe vient confirmer la magie et la pureté du style de Colette. C’est d’ailleurs le premier livre qu’elle signe de son seul nom: Colette. Exit Colette Willy. C’est donc aussi le roman de son émancipation littéraire.

Elle a pourtant commencé en fanfare avec la série des «Claudine»?

Oui et non. Oui parce que la série des Claudine a été le plus grand succès de la Belle Epoque et non parce que les romans étaient signés du nom de son premier mari, Willy, et ont pour longtemps entouré son nom et son œuvre d’un parfum de soufre. La reconnaissance littéraire débute avec Dialogues de bêtes mais cela reste confidentiel. C’est La Vagabonde en 1910, en lice pour le Goncourt, qui amorce une reconnaissance plus large. La guerre de 1914 interrompt la production romanesque de Colette. Elle revient à la fiction avec Chéri. Son style s’est beaucoup épuré, sans doute l’expérience du journalisme y est-elle pour beaucoup.

Que se passe-t-il au moment de la sortie du film de Claude Autant-Lara en 1954?

Scandale à nouveau. Les milieux catholiques réactionnaires veulent interdire le film pour immoralité. Un épiphénomène qui n’empêchera pas le succès. Le scandale aura accompagné Colette toute sa vie. Elle s’en moquait, parfois s’en servait. On est à quelques mois de la mort de Colette, elle est immobilisée par l’arthrose dans son appartement du Palais-Royal. Le film doit être projeté à des étudiants. Comme elle ne peut pas se rendre sur place, elle enregistre un message à leur intention: «Laissez-moi vous révélez que l’expérience ne compte pour rien […] L’heure de la fin des découvertes ne sonne jamais. Le monde m’est nouveau à mon réveil chaque matin et je ne cesserai d’éclore que pour cesser de vivre.» C’est une des grandes leçons de l’œuvre de Colette, qui n’a cessé toute sa vie d’être attentive aux éclosions, qu’elles soient humaines, animales ou végétales. Le Blé en herbe est une des manifestations de cette attention.

Cet été, je lis «Le Blé en herbe»

Le basculement intérieur que représente la première expérience sexuelle, Colette le décrit avec une empathie d’exception dans ce roman sur l’éclosion amoureuse. Elle pointe aussi avec douceur le féminin dans le masculin et vice versa. Et puis, il y a les marées, les paysages, les teintes d’opale de la Bretagne