A Vienne, en 1913, un groupe d’intellectuels, d’entrepreneurs et de hauts fonctionnaires se réunit dans le salon de Diotima. Parmi eux, Ulrich, «l’homme sans qualités», un mathématicien qui s’est mis «en vacances de la vie» pour un an. Au sein de ce cénacle s’organise l’Action parallèle. Il s’agit de trouver la grande Idée qui permettra de célébrer dignement le jubilé de l’empereur qui règne sur la Cacanie, la double monarchie austro-hongroise – Königlich – und Kaiserlich, en 1918. Mais l’ironie de l’histoire veut qu’à la place des célébrations, il y ait la guerre et que l’Empire s’écroule.

Le roman a été traduit par Philippe Jaccottet et réédité en Points Seuil (deux volumes, 864 p. et 1090 p.)

Samedi Culturel: Quel profit y a-t-il aujourd’hui à lire «L’Homme sans qualités»?

Dominik Müller: On pourrait presque se demander pourquoi lire autre chose, tant cet ouvrage englobe tous les domaines! Sur le plan des idées, l’ironie constructive de l’auteur permet de déceler les mécanismes de pensée et de les mettre en question. Peu d’ouvrages offrent autant de drôlerie et de plaisir intellectuel et esthétique à la fois. Si L’Homme sans qualités parle de la société viennoise à la veille de la guerre de 14, il faut savoir qu’il a été écrit après la défaite et la chute de l’Empire austro-hongrois. En cela, il est aussi un miroir des années 1920, cette période d’agitation et de recherches. Il parle d’un monde désenchanté, où il est difficile de croire aux utopies, ce qui peut nous renvoyer à notre époque. En Suisse, quand on cherchait désespérément un projet fédérateur pour Expo.02, l’Action parallèle a souvent été évoquée en souriant.

En quoi ce roman est-il une telle réussite?

Par la richesse de la galerie des personnages, d’abord. Au centre, il y a Ulrich, 32 ans, «l’homme sans qualités», ce qui signifie qu’il les a toutes mais ne trouve pas à les employer. Il veut laisser toutes les possibilités ouvertes. Autour de lui gravitent des figures caractéristiques de la noblesse et de la bourgeoisie intellectuelles. Celle qu’Ulrich appelle Diotima, sa cousine, belle, brillante et ambitieuse, à la recherche de la grande Idée, tient salon à Vienne. Ulrich y rencontre entre autres le comte Leinsdorf, haut fonctionnaire de l’Empire, et Arnheim, un industriel juif allemand, publiciste à succès. Par ailleurs, Ulrich assiste, fasciné, au procès de Moosbrugger, un prolétaire qui a assassiné une prostituée, et qui représente la force physique brute. Par la suite apparaîtra aussi la sœur d’Ulrich, Agathe. Leur relation très forte frise l’inceste et elle est pour Musil l’occasion de réflexions philosophiques et mystiques sur l’âme et le corps. Le roman est composé d’une multitude de brefs chapitres qui sont autant d’entretiens avec des gens qui savent exprimer leurs idées, ce qui en rend la lecture facile et divertissante, en dépit des thèmes complexes. Peu de livres suscitent un tel sentiment de justesse, de «ah, oui, comme c’est vrai!»

Quelle est l’importance de ce roman dans l’œuvre de Musil?

Il en est la pièce maîtresse. En 1906, un premier roman d’éducation, Les Désarrois de l’élève Törless, a connu un certain succès. Musil a aussi publié des nouvelles et du théâtre. Il écrivait beaucoup d’articles, de textes critiques et de portraits pour les pages culturelles des journaux. Il méprisait ce gagne-pain mais il lui a appris cet art de gagner et conserver l’attention du lecteur. L’Homme sans qualités est inachevé, bien que Musil ait passé presque vingt ans sur ce projet. Il y a deux raisons à cela. L’une est extérieure: à la fin de sa vie, en 1942, Musil vit à Genève en exil, dans la précarité matérielle et morale la plus totale: son œuvre est interdite en Allemagne, il n’a plus de revenus, sa présence est tolérée. L’autre tient à la structure même: le livre pose énormément de questions. Apporter des réponses est contraire à la démarche de Musil, on peut dire que l’inachèvement est inscrit dans le projet. De nombreux fragments ont été publiés en annexe mais ils n’amènent pas à une conclusion.

Est-ce un roman autobiographique?

Pas directement, bien qu’Ulrich présente beaucoup de points communs avec Musil, sur le plan intellectuel, ce sont tous les deux des scientifiques et des penseurs.

Comment la perception de l’œuvre a-t-elle évolué?

Lors de la parution du premier volume en 1930 et 1932, la réception a été bonne, les critiques ont reconnu le caractère novateur de l’ouvrage. Puis le nazisme et la guerre l’ont fait oublier. Après la parution du deuxième volume, en 1943, sa renommée n’a cessé de croître, avec beaucoup de discours critique, surtout depuis que l’œuvre est tombée dans le domaine public en 2012. L’Homme sans qualités intimide souvent les lecteurs: à tort. On peut parfaitement l’aborder par fragments, comme une succession de portraits et de débats d’idées.

Sa forme est-elle caractéristique de l’époque?

La forme fragmentée qui permet une lecture en allers et retours est moderne. Musil risque les métaphores les plus folles, provoquant de petits chocs salutaires. Par exemple, quand il touche à des tabous, comme celui de l’inceste. Ce n’est pas un roman immoral, mais plutôt amoral, qui cherche à fonder de nouvelles valeurs, esthétiques et morales.