Samedi Culturel: Quels sont les bonheurs de lecture du «Petit Traité de la marche en plaine»?

Antonio Rodriguez: J’aime son côté polémique et humoristique. D’emblée, Gustave Roud attaque Ramuz. Je ne me lasse pas de l’ouverture: il ironise sur le mythe des Alpes et des écrivains qui chantent les montagnes. Je vois tellement le jeune auteur s’en prendre à la figure tutélaire dans la revue où ils travaillent ensemble. Ramuz est le directeur, Roud le secrétaire de rédaction. Bien qu’amusante, cette petite rébellion signe également un bouleversement esthétique important dans les lettres romandes.

Quel est l’objet de la polémique?

Comme beaucoup d’auteurs suisses, Ramuz célèbre les Alpes, le lac, Lavaux, la verticalité; Roud adopte exactement le contre-pied en évoquant la plaine, les collines, les détours. Petit Traité de la marche en plaine réalise une révolution silencieuse par le renversement de l’un des mythes de la littérature suisse, celui, romantique, de la vue panoramique depuis les Alpes.

Le modèle était si écrasant?

En littérature, depuis la fin du XVIIIe siècle, deux modèles l’emportaient largement sur la plaine et l’environnement immédiat: d’un côté, la montée au sommet des Alpes pour respirer l’air pur et s’éloigner de la civilisation; de l’autre, le lac et l’envoûtement des flots. Avec ce livre, Roud pensait avoir écrit un «anti-Rambert»; c’est dire l’ambition qu’il avait à contrecarrer une littérature alpestre.

Le ton très moqueur surprend sous la plume de Gustave Roud…

C’est vrai, il livre son énergie et affirme sa liberté de jeune homme. Il mêle plusieurs types d’écriture: le pamphlet, les dialogues, les lettres, les méditations. Outre la polémique, il célèbre aussi le corps et le désir, un désir un peu trouble parce que lié à l’homosexualité. Ce genre d’évocation nécessitait de l’audace dans les années 1930. C’est dit sans être dit et toujours dans l’ombre, dans le reflet, dans l’entre-deux, comme si quelque chose se jouait dans un combat intérieur. Cela donne une portée tragique au Petit Traité de la marche en plaine.

Comment le «Petit Traité de la marche en plaine» a-t-il été reçu à sa parution?

Il y a bien eu polémique dans les revues. Des écrivains proches de Ramuz, qui célébraient les Alpes, ont pris la plume et ont répondu au jeune écrivain en soulignant le côté orgueilleux de sa position. C’est un épisode un peu oublié aujourd’hui. On pense que les lettres romandes ont toujours été pacifiées par rapport à la France, mais il s’est joué ici quelque chose d’intéressant entre les deux figures qu’étaient Ramuz et Roud.

Et Ramuz lui-même, comment a-t-il pris la chose?

Bien. Il s’était déjà défendu sans trop de hargne par un article intitulé «La beauté de la montagne»; ce à quoi Roud a répondu par une lettre publiée: «Je déteste la montagne […] mais j’aime votre montagne.» L’affaire était réglée. La polémique tenait presque de la routine entre deux générations qui se côtoyaient. Gustave Roud était encore peu connu, et l’attaque n’était pas nominative. Ramuz appréciait son travail. Plus tard, il l’intégra au comité de la Guilde du livre et lui remit le Prix Rambert.

Comment Gustave Roud a-t-il continué ensuite son chemin par les plaines?

Il a toujours célébré les plaines du Jorat dans une perspective esthétique et spirituelle proche de Novalis. Eugène Burnand, peintre naturaliste, avait déjà pris ces paysages comme modèle. Mais Gustave Roud renvoie à une sorte de paysage sublime où l’on trouverait des traces d’un «paradis épars». Son but n’est pas de célébrer le terroir. Il cherche plutôt le paradis dans l’horizontalité, dans un corps-à-corps, à partir de l’environnement immédiat, de ce que l’on voit par la fenêtre. Si Gustave Roud avait habité ailleurs, il aurait certainement célébré d’autres paysages. Son œuvre est en quête d’un accord entre soi et le monde.

Dans un passage très beau du «Petit Traité de la marche en plaine», Gustave Roud décrit ce qu’il voit par la fenêtre d’une auberge…

C’est un passage important pour comprendre qu’il ne s’agit pas d’une œuvre de terroir. Gustave Roud célèbre beaucoup plus le regard sur le quotidien que les campagnes en tant que telles. Le paysage n’a de splendeur que pour parvenir à s’accorder au monde. Au fond, même les paysans ne sont pas des agriculteurs ni des travailleurs, mais avant tout des figures qui s’harmonisent avec le paysage et adhèrent aux saisons.

Gustave Roud aura ensuite un écho très important auprès des jeunes écrivains. Y a-t-il eu scission entre les pro-Ramuz et les pro-Roud?

Après la mort de Ramuz, Roud devient une figure tutélaire de la poésie romande, voire des lettres romandes. C’est un paradoxe parce qu’il passe pour un écrivain en retrait dans ses campagnes, solitaire. Mais il fait partie des jurys de divers prix littéraires, il est en lien avec tous les éditeurs. Si les jeunes écrivains se sentent obligés, dans le bon sens du terme, de passer chez Roud, sans doute est-ce parce qu’il est absolument nécessaire de le faire pour commencer une carrière littéraire en Suisse romande à ce moment-là. Philippe Jaccottet, Maurice Chappaz, Jacques Chessex, Pierre-Alain Tâche montent à Carrouge, nouant des liens parfois très proches avec l’auteur.

Quels recueils de Gustave Roud conseilleriez-vous de lire après «Petit Traité de la marche en plaine»?

Sans hésiter, le volume paru en poche chez Poésie/Gallimard qui contient Air de la solitude et Requiem. Dans Petit Traité de la marche en plaine, on sent la puissance juvénile du poète. Dans Requiem, l’homme vieillissant déplore sa mère, morte trente ans plus tôt. Mis en regard, ces deux recueils offrent un contraste saisissant et une belle complémentarité.