Prétendre en souriant qu’on «relit Proust» masque souvent l’aveu d’un projet toujours remis: risquer la traversée des sept volumes de la Recherche et dépasser le stade de la madeleine trempée dans le thé. Le professeur Marc Escola ouvre le portail de cette «cathédrale» et invite à y entrer sans crainte.

Samedi Culturel: Quel est le projet d’«A la recherche du temps perdu»?

Marc Escola: On a pris l’habitude, un peu par boutade, de considérer les sept tomes qui forment A la recherche du temps perdu comme l’expansion d’une unique phrase: «Marcel devient écrivain»; de fait, de la première à la dernière page, le lecteur peut suivre la naissance de la vocation du narrateur à travers une série d’essais infructueux; l’itinéraire est surtout jalonné par la découverte des différents arts (la musique avec Vinteuil, la peinture avec Elstir, le roman avec Bergotte, l’art dramatique même avec la Berma), autant de moments qui exacerbent la mauvaise conscience du jeune homme, qui s’adonne au divertissement mondain au lieu d’écrire, jusqu’à l’illumination finale aux dernières pages du Temps retrouvé, où Marcel découvre l’étendue de l’œuvre à faire et la forme à lui donner – le livre projeté est à peu près celui que nous venons de lire, ce qui suffit à donner à l’ensemble du roman une structure circulaire. Les atermoiements du narrateur reflètent ceux de Proust lui-même, qui ne s’est décidé au grand œuvre qu’en 1909 seulement, après plusieurs tentatives erratiques (Les Plaisirs et les Jours, recueil de poèmes et nouvelles publié en 1896), avortées (Jean Santeuil, sorte de roman autobiographique à la troisième personne, resté inédit jusqu’en… 1952) ou laissées en chantier (Contre Sainte-Beuve, qui mêle textes narratifs et critiques, dans la quête de cette forme hybride qui sera celle d’A la recherche du temps perdu). De 1909 à sa mort en 1922, Proust ne se détournera pas un instant du projet finalement arrêté, dont il parle comme de la construction d’une «cathédrale»: un labeur de chaque jour ou plutôt de chaque nuit, un travail constant de rédaction, corrections, additions, repentirs (les fameuses «paperoles» collées sur les premières versions dactylographiées) qui est sans exemple dans l’histoire de la littérature.

Comment l’œuvre est-elle reçue à sa parution?

L’œuvre est absolument incomprise à la parution de son premier volume (Du côté de chez Swann) en 1913, chez Grasset après un premier refus à la NRF (Gallimard): mal reçue non seulement par le public et la critique, mais par le milieu littéraire lui-même (Gide par exemple, qui devait longuement s’en repentir, est à l’origine du refus de Gallimard). Malgré le Prix Goncourt obtenu en 1919 pour le deuxième tome (A l’ombre des jeunes filles en fleurs), A la recherche du temps perdu ne trouve pas de véritable audience. La parution des deux volumes sulfureux de Sodome et Gomorrhe – les derniers publiés par Proust de son vivant – n’arrange pas les choses. Il faut dire aussi que jusqu’à la publication des trois derniers tomes (Le Temps retrouvé paraît en 1927 seulement), les lecteurs ne pouvaient avoir qu’une faible idée de la force de l’ensemble, que l’auteur avait pourtant toujours présenté comme un seul et unique roman dont la fin avait été rédigée en même temps que le commencement.

Comment sa perception a-t-elle évolué?

Les handicaps d’un roman qui semble avoir à cœur de décourager le grand public font paradoxalement une bonne part de la célébrité de l’œuvre: son ampleur peut inquiéter le lecteur, aussi bien que ses thèmes où l’homosexualité et la mondanité tiennent une place essentielle, la personnalité même de l’auteur, dandy oisif et casanier, l’étroitesse de son monde, sa faible curiosité pour les questions sociales, son style même qu’on peut juger précieux, la fréquence déconcertante des métaphores et comparaisons, la longueur de ses phrases enfin, devenue légendaire. L’invective lancée par Céline dans Voyage au bout de la nuit (1932), où il faut toutefois faire la part de l’antisémitisme, résume l’opinion longtemps répandue: «Proust, mi-revenant lui-même, s’est perdu avec une extraordinaire ténacité dans l’infinie, la diluante futilité des rites et démarches qui s’entortillent autour des gens du monde, gens du vide, fantômes de désirs, partouzards indécis attendant leur Watteau toujours, chercheurs sans entrain d’improbables Cythères.»

Sartre ne pensait guère autrement en 1947. Tout change à partir du milieu des années 1950 seulement, avec la première édition du roman dans la «Bibliothèque de la Pléiade», la grande biographie de George Painter, et une série de travaux critiques signés par Michel Butor, Maurice Blanchot et surtout le philosophe Gilles Deleuze (Proust et les signes, 1964). En 1971-1972, au moment du premier centenaire de sa naissance, Proust est déjà devenu le plus grand romancier français de la période moderne, et une sorte de monument national.

La «Recherche» exerce souvent un effet d’intimidation. Comment l’aborder?

Les premiers volumes sont les plus faciles d’accès: «Combray» dans Du côté de chez Swann donne à lire l’enfance du narrateur dans une petite ville provinciale, ressaisie une première fois par un effort de mémoire puis «redonnée» d’un seul coup par la petite madeleine dans une expérience de mémoire involontaire; on a souvent la tentation de lire le seul «Un Amour de Swann», qui forme l’un des chapitres de ce premier tome, mais ce fragment autonome est assez atypique, ne serait-ce que parce qu’il rapporte à la troisième personne l’histoire de Swann avant la naissance du narrateur. On ira ensuite sans plus tarder vers les pages lumineuses des rencontres – garçons et filles – sur la plage de Balbec dans le deuxième volume, A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Il y a fort à parier que le lecteur sera alors embarqué pour les volumes suivants, où l’œuvre change de face au moins deux fois: avec la découverte de l’homosexualité (Sodome et Gomorrhe), avec la mort d’Albertine (Albertine disparue) et le mystère qui vient envelopper après coup ce premier amour du narrateur (La Fugitive ou La Prisonnière). Contrairement à une idée reçue, A la recherche du temps perdu offre à son lecteur une dose suffisante de «romanesque», ne serait-ce que parce que les différents volumes sont jalonnés de scènes de reconnaissance, coups de théâtre, malentendus dissipés, etc. Et la sexualité y tient une grande place. Au fond, pas de meilleure façon de lire Proust que de «s’y mettre» tout un été (il y faut un bon fauteuil et une lumière propice): à raison d’un livre par semaine, deux mois y suffisent. Après quoi on pourra faire sienne cette maxime de Roland Barthes: «Bonheur de Proust. A chaque lecture, on ne saute pas les mêmes passages.»

Par quel biais pénétrer?

Le lecteur qui tente la traversée est sûr de rencontrer des paysages variés; au vrai, A la recherche du temps perdu est l’un de ces romans-mondes qui nous offrent de lire plusieurs œuvres en une seule: roman de formation, roman d’analyse, roman d’aventures ou récit poétique; roman balzacien dans sa façon d’envisager la société parisienne et tout un monde (l’aristocratie du Faubourg Saint-Germain) en train de disparaître, mais aussi formidable témoignage sur l’affaire Dreyfus et les années qui courent de la Belle Epoque jusqu’à la Première Guerre; ou encore un méta-roman qui recycle une bonne part de la littérature classique du Grand Siècle,