Classiques (6)

Cet été, je lis «Tendre est la nuit»

Pour Francis Scott Fitzgerald, Tendre est la nuit était son grand livre. L’auteur de Gatsby le Magnifique avait connu le succès d’un coup, à 24 ans, avec son premier roman, Loin du paradis. Et puis le public s’était détourné de ce «jeune homme triste», porte-parole de la génération de l’entre-deux-guerres. L’écrivain, tout comme Dick, le héros de Tendre est la nuit, sombrera. Avant de connaître une gloire posthume

Pour Francis Scott Fitzgerald, Tendre est la nuit était son grand livre. L’auteur de Gatsby le Magnifique avait connu le succès d’un coup, à tout juste 24 ans, avec son premier roman, Loin du paradis. Et puis le public s’était détourné de ce «jeune homme triste», porte-parole de la génération de l’entre-deux-guerres. L’écrivain, tout comme Dick, le héros de Tendre est la nuit, sombrera avant de connaître une gloire posthume qui ne cesse de se réaffirmer. Philippe Jaworski a dirigé l’édition des deux tomes de la Pléiade consacrés aux romans et nouvelles de Fitzgerald. Il a traduit, pour cette édition, «Tendre est la nuit».

Samedi Culturel: Si vous deviez définir les bonheurs de lecture que suscite «Tendre est la nuit», quels seraient-ils?

Philippe Jaworski: Le plus grand bonheur est celui de se plonger dans un univers romanesque extraordinairement riche, un véritable monde comme on en trouvait dans les romans du XIXe siècle. Tendre est la nuit est une fresque, très vaste. Dick Diver, le personnage principal, et son épouse Nicole se tiennent au centre, et gravite autour d’eux une grande quantité de personnages. On se déplace d’un lieu à un autre. Des intrigues secondaires se nouent. Des dérivations se produisent et puis on revient à Dick Diver. Ce faisant, l’auteur a traité des thèmes aussi variés que les relations à autrui, l’argent, la guerre. Fitzgerald voulait écrire là son grand roman victorien, et il y a réussi.

Qui est Dick, le personnageprincipal?

Dick est un jeune homme de condition modeste, un fils de pasteur qui fait des études de médecine. Il fait la rencontre bouleversante de sa vie avec Nicole, une jeune fille schizophrène qu’il entreprend de sauver. Fitzgerald disait qu’il voyait Dick comme un prêtre raté. Il a effectivement quelque chose de religieux. Il n’entreprend pas qu’un sauvetage médical. Il essaie de sauver une âme. Nicole a été abîmée par un père monstrueux qui est aussi milliardaire. C’est l’argent qui est au cœur du drame. Un des moyens de la thérapeutique de Dick est de créer autour de Nicole une oasis féerique. C’est la fonction des scènes sur la Côte d’Azur avec la plage et les soirées entre amis. Mais ces moments ne peuvent pas durer. Dick est un créateur d’illusions, tout comme Gatsby et aussi comme Monroe Stahr, le héros du Dernier Nabab, le roman inachevé de Fitzgerald. Ce sont trois figures de magicien dans lesquelles on reconnaît sans peine la figure de l’artiste.

Le roman est-il la chroniqued’une catastrophe annoncée?

C’est le grand art de Fitzgerald. Il met en scène un désir éperdu de bonheur et de beauté dans un environnement de violence et de déchirements. L’économie générale du roman est de montrer qu’à mesure que la santé de Nicole se restaure, celle de Dick se délabre. Plus Nicole va retrouver de force et de conscience d’elle-même, plus la mission de Dick perd son intérêt et son sens. Au moment où il n’a plus rien à lui donner, il s’effondre. Sauf que sa fêlure à lui remonte à plus loin. Dick porte en lui les germes de l’autodestruction.

Quelle est la part personnelle que Fitzgerald a mise dans ce livre?

Elle est énorme. Fitzgerald a besoin de partir de ses émotions et d’une expérience vécue. Il n’est pas un inventeur de personnages comme Faulkner peut l’être. Pendant les neuf années d’écriture, il va établir 17 versions différentes. Pendant longtemps, l’essentiel du roman tournait autour du matricide d’un jeune Américain du sud, un thème qui n’a rien à voir avec son expérience propre. Et puis en 1930, se produit le premier effondrement de Zelda, son épouse. Elle est diagnostiquée schizophrène et séjourne en clinique en Suisse. C’est l’élément catalyseur. Il reprend entièrement son roman. La figure de celle qui deviendra Nicole émerge avec la figure de Dick comme médecin. Mais il ne faut pas non plus considérer Tendre est la nuit comme l’histoire de la maladie de Zelda. Zelda disparaît assez vite derrière Nicole, même s’il utilise un certain nombre d’éléments qu’il connaissait de première main comme le monde des médecins, celui des cliniques psychiatriques. Certaines crises de Zelda sont passées dans le roman aussi.

Comment le roman a-t-il été reçu à sa parution en 1934?

La critique a été très mitigée. Elle a été déconcertée par le fait que le roman n’est pas raconté de façon chronologique. Le malheureux Fitzgerald, très sensible à la critique, s’est mis en tête qu’il avait fait une faute grave et que c’était la raison pour laquelle le livre ne se vendait pas bien. Il a commencé à réécrire le roman de façon chronologique. Au bout d’un moment, il s’en est lassé. Mais il a indiqué tout de même qu’il considérait cette nouvelle version comme la version définitive. Cet accueil mitigé de la critique a été une très grande déception pour Fitzgerald, qui jouait son va-tout sur ce roman. Il était déjà dans un sale état pendant l’écriture du livre, et son échec relatif l’a complètement désespéré.

«Loin du paradis» est le seul succès que Fitzgerald ait connu de son vivant. Quand est-il revenu sur le devant de la scène littéraire?

Il est tombé dans l’oubli dans le dernier tiers de sa vie. A sa mort, à 44 ans, en 1940, on ne le lisait plus. Il faudra attendre les années 1960 pour que son œuvre sorte du purgatoire. De son vivant, on le traitait de peintre d’époque, tout juste capable de peindre les gentilles jeunes filles de l’entre-deux-guerres. Cette marginalité s’est retournée en sa faveur. On a redécouvert un écrivain qui, à côté de ces génies massifs qu’étaient Hemingway, Faulkner et Dos Passos, apportait quelque chose que les autres n’apportaient pas. Fitzgerald convoque un univers de beauté fragile, une vulnérabilité. Tout le contraire du culte du mâle porté par Hemingway. La génération des années 1960, plus sensible à la fêlure, s’est reconnue davantage dans cette fragilité.

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