L a démographie est son marc de café. Depuis trente-cinq ans, Emmanuel Todd y cerne les grands chamboulements du monde. Le taux de mortalité infantile remonte en URSS? La chute de l’empire n’est pas loin. La natalité diminue dans les pays arabes? La démocratie devient une perspective tangible. Todd prophétise, Todd fanfaronne, Todd a raison. C’est que, au-delà des phrases assassines et médiatisées sur la classe politique française, l’homme est un chercheur respecté. Etudiant à Sciences Po, docteur de l’Université de Cambridge, il travaille à la fois comme démographe et comme historien.

Si la divination est son passe-temps, l’étude des systèmes familiaux est un sacerdoce. Son ­premier article, publié en 1973 dans un bulletin du Pas-de-Calais, comparait les ménages enregistrés à la paroisse avec ceux comptabilisés par les impôts. Dix ans plus tard, dans La Troisième ­Planète , le fils du reporter Olivier Todd eut l’intuition géniale de lier les modèles familiaux aux systèmes politiques (lire ci-dessous). Trois ouvrages suivront, soulignant l’influence de la structure familiale sur l’alphabétisation ou encore l’intégration des immigrés.

L’Origine des systèmes familiaux , dont le tome 1 consacré à l’Eurasie vient de sortir, s’inscrit dans cette lignée tout en remontant aux sources. Emmanuel Todd s’attache à y démontrer que l’humanité partage un modèle de foyer originel. La famille nucléaire – un couple et ses enfants –, souvent perçue comme un fruit de la modernité, serait la forme la plus antique qui soit. Elle aurait ensuite muté dans nombre de régions, au moment notamment de la sédentarisation (lire ci-dessous). Tout juste rentré de Tokyo, où il est allé présenter son nouveau livre, Emmanuel Todd explique au Temps les contours de sa démonstration.

Samedi Culturel: Doit-on considérer «L’Origine des systèmes familiaux» comme la conclusion de vos travaux précédents?

Emmanuel Todd: C’est tout à fait un aboutissement. Je fonctionne sur deux axes depuis que je publie; je suis connu pour mes trucs de prospective politique comme la chute de l’empire soviétique ou l’affaiblissement américain et, de l’autre côté, je travaille à des sujets plus lourds traitant tous des structures familiales. Mon premier livre, La Chute finale , a été rédigé en trois mois. Après la démocratie a pris un an, L’Invention de l’Europe sept ans et celui-là s’est étalé sur les dix dernières années. Un vrai cauchemar! C’est une sorte de coming out intellectuel. J’ai toujours parlé des systèmes familiaux en en donnant une représentation symbolique, mais je n’ai jamais montré à quel point j’en étais spécialiste. En 1975, ma thèse comparait déjà les populations de différents villages en Artois et en Toscane. L’Origine des systèmes familiaux est le fruit de recherches commencées il y a quarante ans.

Comment avez-vous eu l’intuition d’une origine commune à tous les modèles familiaux?

J’ai eu la révélation après une discussion avec mon ami linguiste Laurent Sagart, voyant que sur une carte, le modèle de famille nucléaire se trouvait en périphérie. A ce stade, l’hypothèse était ficelée; c’est que ce système devait être le plus ancien. Ensuite, les détails des modèles, les séquences historiques, les interactions entre les systèmes… Tout cela a été des découvertes et un travail de fou. Le simple fait d’établir une typologie m’a pris des heures et des heures. Je me suis amusé quand même; j’ai beaucoup aimé comparer les peuples anglais avec les tribus des Philippines.

Vous ne travaillez que sur documentation?

Je fais un travail de seconde main. Je suis un vrai rat de bibliothèque. Pour ce livre, j’ai lu des centaines de monographies, des milliers d’articles. Je lis, je lis, je lis. Je suis un historien à l’origine, pas un anthropologue de terrain, bien que j’aie beaucoup voyagé. Je travaille sur une réalité reconstruite. De toute façon, les anthropologues de terrain produisent rarement de bonnes synthèses, et vice versa. Regardez Lévi-Strauss! Ce sont deux métiers différents. Mais cela dit, j’ai une immense admiration pour les anthropologues de terrain; moi, je ne pourrais pas passer des mois comme cela dans une communauté. Humainement, cela ne me serait pas possible.

Comment expliquez-vous que les anthropologues aient durant si longtemps considéré la famille nucléaire comme une invention de la modernité et le clan comme son ancêtre?

On a souvent été à deux doigts de prouver le contraire. Jusqu’à Robert Lowie, dans l’Amérique des années 1930, l’analyse des processus de diffusion existait en anthropologie. Les Américains avaient ce sentiment de la primauté de la forme nucléaire car elle existait encore beaucoup chez eux, dans les zones indiennes périphériques. Après-guerre, nous avons assisté à la montée du structuralisme en France et en Europe; les gens se sont mis à détester les processus de diffusion car ils évoquent une relation de domination et de supériorité. On n’avait pas envie de cela après la guerre. Il y a en outre un côté anti-historique dans l’anthropologie. Les anthropologues ont du mal à penser l’histoire, ils n’imaginent même pas qu’une société ait pu évoluer avant qu’ils ne l’étudient. Mon livre mêle les acquis de ces deux disciplines. C’est un travail à la fois ambitieux et modeste.

Vous reprenez certains travaux en précisant qu’ils ont été fortement influencés par leur époque, l’idéologie de la Guerre froide ou l’ethnocentrisme occidental. Pensez-vous échapper à ce piège?

Oui, je me sens libre depuis toujours et dans toutes les directions. Cela tient sans doute à mon côté enfantin. Ce n’est pas une question d’intelligence, mais de regard. Le roi est nu.

Claude Lévi-Strauss est passablement égratigné dans votre ouvrage. Pourquoi?

Lévi-Strauss ne s’est intéressé qu’aux alliances avec la fille du frère de la mère. Comment une théorie se rapportant à si peu de cas et englobant aussi peu de réalités a-t-elle pu engendrer un tel effet de fascination? C’est une erreur scientifique collective. L’anthropologie a perdu cinquante ans avec les structuralistes. Pas au niveau de la récolte de données sur le terrain, mais en termes de synthèse.

Qu’en est-il du tome 2 de votre livre, qui sera consacré à l’Afrique et à l’Amérique?

J’ai déjà fait toutes les recherches et je dispose de toutes les cartes. L’essentiel des données est là et confirme ma thèse. Je ne me serais pas lancé dans la publication du tome 1 consacré à l’Eurasie sans savoir si le modèle était soutenable ailleurs. Les mêmes concepts sont utilisables pour l’Afrique. Après, il y aura peut-être quelques surprises et exceptions. Le diable se cache dans les détails et l’écriture me prendra certainement du temps. Je terminerai peut-être mourant avec un dictaphone.

Les femmes, finalement, sont les grandes perdantes de cette évolution puisque la famille originelle leur conférait un statut relativement élevé. Comment l’expliquez-vous?

Elles n’ont pas perdu partout et je n’explique pas, je décris. Je préfère m’abstenir de toutes spéculations.

Vous démontrez en tout cas qu’au Moyen-Orient, l’Islam n’est pas la cause de leur asservissement.

La question des femmes a été réglée bien avant l’apparition de l’Islam, dès les Assyriens. A partir de là, les femmes ont tout simplement disparu de l’art mésopotamien, et nous sommes quelques millénaires avant l’Islam. Les conquêtes arabes, cependant, ont peut-être étendu ce modèle plus à l’Ouest.

Selon vous, la naissance des familles communautaires patriarcales aurait été un frein au développement de la région, abaissant le statut de la femme et donc le niveau d’éducation.

Ce n’est pas vraiment le sujet du livre, mais cela permet d’expliquer la montée en puissance des périphéries. Et cela résout le mystère de pourquoi les sociétés qui ont tout inventé – le Moyen-Orient et la Chine – se sont finalement arrêtées.

Peut-on vraiment parler de retard de développement pour la Chine?

Un taux de croissance à 10% par an n’est qu’un phénomène de rattrapage, ce n’est pas faire l’histoire. Je suis sceptique sur la capacité de la Chine à devenir un vrai leader, notamment car la question de la femme n’est pas réglée. Il s’y pratique toujours des infanticides sélectifs. Je suis en train de travailler là-dessus, cela me détend avant le tome 2.

Vos prédictions tombent généralement juste. Que vous inspirent les révolutions arabes?

Le monde arabe se modernise sur le plan démographique; il sera démocratique. Il y aura sans doute quelques allers-retours. Entre 1789 et la IIIe République en France, il y a eu un siècle de remous et de coups d’Etat. La société civile arabe se modernise en profondeur. On est à deux enfants par femme et le taux d’endogamie est en train de s’effondrer. On assistera peut-être au retour d’un dictateur, mais il tombera ensuite. Le problème des historiens à long terme est qu’ils n’ont pas l’air de s’intéresser au sort des gens car ils se projettent très très loin.

Une autre prédiction?

La fin de l’euro, mais ce n’est plus une prédiction aujourd’hui! J’avais écrit dans L’Invention de l’Europe, en 1990, que la monnaie unique risquait de ne pas tenir ou de créer une jungle. Nous n’en sommes pas loin! Finalement, je ne suis pas un théoricien, mais un bricoleur. Je ne sais pas d’où me viennent ces prédictions. Sérieusement, ça me pose un problème métaphysique car nombre d’entre elles se sont vérifiées. Je me connais et j’ai tendance à ne pas me prendre au sérieux. Alors? Je suis peut-être habité par un souffle extérieur.

Quid de notre famille actuelle, qui se décompose, se recompose?

Je devrais absolument travailler là-dessus mais à 60 ans, le temps devient court. Tout ce que je peux dire, c’est que la famille européenne n’existe pas. En France, le taux de fécondité est de 2, en Allemagne de 1,3. Nous n’avons ni les mêmes structures ni la même culture. Il est très difficile de penser en termes de système parce que soit le fonctionnement est assez flou mais vivant. Je pense au Nord-Ouest où l’on compte beaucoup d’enfants naturels, où le taux de fécondité est de 2, où il existe une certaine tolérance des mœurs. Soit c’est beaucoup plus rigide et normé, comme en Allemagne ou au Japon, mais il n’y a plus assez d’enfants (moins de 2 par femme) pour parler d’un système qui fonctionne.

Si l’on considère, comme vous le faites, qu’à chaque type de famille correspond une idéologie politique, cela signifie-t-il que l’on va changer de régime?

Ça y est, on est dedans. La famille nucléaire n’est plus le système ni l’unité de base; ce sont les individus, qui naviguent d’une famille nucléaire à une autre. Jusque-là, l’individualisme n’excluait pas le sentiment collectif. Désormais, il faut parler d’ultra-individualisme. L’Etat n’est plus capable d’agir. Nous vivons la crise de la démocratie.

Le modèle que vous décrivez dans votre livre est plutôt évolutionniste. Cela signifie-t-il que nous aussi nous adopterons le système communautaire un jour?

Non, je décris une tendance mais qui n’a pas été partout jusqu’au bout. Comme le communautarisme produit un phénomène de blocage des sociétés, cela induit finalement un correctif dans l’autre sens. Le système patrilinéaire est en crise.

Vos théories sont souvent citées par d’autres. Jusqu’à Ben Laden et plus récemment, Marine Le Pen. Un commentaire?

Marine Le Pen, ça m’a fait marrer. Je lui ai répondu dans Libération du 14 juillet. Le Front national est un parti fasciste. Quant à Ben Laden, ce fut une expérience surréaliste. J’ai d’abord cru à une blague. Puis je me suis rappelé que l’islamisme est une crise culturelle portée par des gens éduqués. Après l’empire a été traduit en 27 langues, dont l’arabe. Ce n’est donc pas si illogique qu’il soit arrivé jusqu’à Ben Laden.

Emmanuel Todd, «L’Origine des systèmes familiaux, tome I: L’Eurasie», Ed. Gallimard, 730 pages.

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Emmanuel Todd

«L’Origine des systèmes familiaux», tome 1

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