C’était demain selon Peter Gabriel

Concert A Genève mardi soir, le chanteur a célébré le quart de siècle de «So», l’album de la consécration

Retour sur une catharsis

Depuis deux ans, Peter Gabriel fête le 25e anniversaire de l’album So (1986) avec ses musiciens de l’époque devant un public totalement acquis: attentif, patient, voire intelligent, ce qui n’est pas la première qualité de la foule. Sur la scène d’une Arena comble, le chanteur présente ses nouvelles protégées, Jennie Abrahamson et Linnea Olsson. Les deux Suédoises assènent d’âpres mélopées septentrionales relevées de balafon électro­nique et de violoncelle. Puis Lévon Minassian interprète au duduk arménien le thème de La Dernière Tentation du Christ.

Après ces amuse-gueule, Peter Gabriel présente en français le menu de la soirée. Trois plats: une entrée acoustique, un plat principal électrique et, «si vous avez encore faim, pour le dessert, l’intégralité de So». La première partie se joue avec les lumières de la salle allumées. Au piano, le Gab entonne une chanson inédite («O But»). Ce grand escogriffe de Tony Levin, trente-six ans de compagnonnage, le rejoint pour tirer de sa basse des sonorités ­énormes. Davis Rhodes, guitare, David Sancious, premier clavier de l’E Street Band de Springsteen, et Manu Katché, batterie, s’en mêlent pour «Come Talk to Me», que l’accordéon fait sonner comme du sud­africa jive, puis «Shock the Monkey», au groove voyou.

Au mitan de «Family Snapshot», la hootenanny bascule dans les ­stridences futuristes. Des lumières blanches foudroient la scène: la deuxième partie a commencé dans la fureur. Elle est implacable: «Digging in the Dirt», «Secret World», «The Family and the Fishing Net», «No Self Control» et l’inusable ­ «Solsbury Hill» («boom boom boom»…) se jouent fortissimo elettrico. Cinq grues mobiles dont les têtes portent des spots entrent en mouvement, tels les tripodes de La Guerre des mondes. Davis Rhodes quadrille le terrain, David Sancious tisse des nappes sonores soyeuses ou grinçantes, Tony Levin enfile les «funk fingers», ces griffes qui lui permettent de slapper plus sévèrement l’instrument. Et Manu Katché… Quel batteur inouï! Sa frappe allie puissance et grâce, il donne à voir le rythme, toujours souriant dans les tempêtes qu’il déchaîne…

Mais déjà la pluie rouge s’est mis à tomber drue: c’est «Red Rain», le titre qui ouvre So. A l’heure du dessert, l’orchestre réinvente cet album clé. Sans peur ni reproche, Jennie remplace Kate Bush sur «Don’t Give Up». Les réjouissances se terminent sur le magistral «In Your Eyes».

Jadis beau comme un archange, Peter Gabriel porte sans complexe ses 63 ans, sa bedaine, sa calvitie. Fêlée, mais juste, capable de s’éployer dans les aigus aussi sûrement qu’au temps de Nursery Cryme, sa voix transporte. Sur le plan visuel, le chanteur n’a plus besoin d’enfiler les masques de papier mâché qui ont fait le succès du premier Genesis: les éclairages assurent la dramaturgie, les logiciels métamorphosent en temps réel l’image des musiciens sur les écrans.

Deux bis couronnent le spectacle. Convulsif et postindustriel, «The Tower That Ate People» déploie un dispositif hallucinant: une rampe lumineuse annulaire descend des cintres et gobe le Gab. En remontant, elle accouche d’une tour de tissu ceinte d’une double hélice tournoyant. L’ultime chanson célèbre la fibre humaniste du chanteur, puisque «Biko» est dédié à une figure de la lutte anti-apartheid. Les uns après les autres, les musiciens quittent la scène. Poing levé, les spectateurs psalmodient le thrène jusqu’à ce que Manu Katché finisse de marteler son lourd tempo. Le show se conclut sur le portrait de Steve Biko, assassiné en septembre 1977. Peter Gabriel est fidèle à ses amis, à ses idéaux. Cette loyauté participe de sa grandeur.

Jadis beau comme un archange, Peter Gabriel porte sans complexe ses 63 ans