La générale, jeudi, devant l'empereur. Dernière mise au point à l'Auditorium Stravinski, face à un parterre d'invités, avant la noce publique de vendredi. Générale devant l'empereur Ahmet Ertegun, fondateur du label Atlantic, qui a enfilé une veste d'été aux rayures bleutées et devise avec le roi Solomon Burke. Le chanteur soul trône sur une chaise en or de Schtroumpfissime. Il est gros mais bouge comme un maigre. Quand il veut quitter la scène, de jolies entraîneuses amènent un rideau noir pour cacher ce saint lourd qu'on ne saurait voir. Drôle d'ambiance un tantinet grabataire. Les McCann en chaise à roulettes. Le guitariste Cornell Dupree qui respire de l'oxygène pur dans un tuyau. On ne songe pas à se moquer, pourtant. Les artères des légendes de la musique vieillissent comme les nôtres; mais leur don, lui, ne se rabougrit pas. Tous écoutent ces reprises de Ray Charles, avec Ben E. King (celui de «Stand By Me») en chœur d'église infernale.

De tout près, au pied de la scène, Ahmet Ertegun reluque. Il donne des conseils. La voix, plus fort, indique-t-il à l'ingénieur du son. La batterie, plus tendue. Il s'enroule sur sa canne, fait trois ou quatre pas. Il félicite son protégé, un Paolo Nutini d'Ecosse, qui ressemble aux nouveaux arrivants de la Star Ac, le pygmalion en plus. Ertegun reprend George Duke qui lui répond par un salut d'officier. Tous se croient revenus au temps béni où Ahmet produisait lui-même leurs sessions triomphales. Le producteur, profil génétique. En ce temps-là, pour Atlantic, Ahmet expliquait le mixage aux Rolling Stones et à Ray Charles. Solomon, avec sa rose vissée au microphone, se prosterne à demi: «Ahmet, we love you baby.» Les amples caméras montreusiennes capturent ce bonhomme infime, chauve, bigleux, arthritique; en un regard à malice, il pétrifie ces chanteurs qui, depuis cinquante ans, offrent des refrains à nos petites vies martiales. «Everybody needs somebody to love», c'est l'idée.