Il est des ragas, des modes indiens qui ne se défont qu'au-delà de minuit. Ils ont cette qualité particulière de la nuit profonde, de l'envoûtement liquide.

Il est presque une heure du matin, dimanche, lundi donc, quand Ornette Coleman tarde encore à rameuter son chapeau de cuir et son complet électrique sur la scène de l'Auditorium Stravinski. L'unique concert européen du saxophoniste, prétendait la publicité. Pas tout à fait comparative, puisque Ornette sera le 29 août à la Villette parisienne. Mais l'ultime carré de spectateurs, quelques centaines qui viennent d'endurer la pénible bonbonnière carioca de Sergio Mendes, ne déserterait le plancher pour rien au monde.

Un bassiste (Al McDowell qui porte l'architecture), un contrebassiste (Tony Falanga, alter ego d'Ornette à l'archet long), et puis le fils de l'altiste, Denardo Coleman, dont le jeu synthétique charrie des fleuves limoneux sous le swing imperturbable. Quand le patron s'enfile enfin dans les débats, les panneaux lumineux, marine, jettent l'ambiance. Bar de nuit, motel, déroute sans asphalte. Ornette Coleman traite de l'insomnie. Du moment nébuleux où la musique essore la peur. Jazz frit. Mijoté. Huileux. Jazz qui bout. Petites pièces ramassées de bastringue sudiste - Ayler aux commissures du sourire. Et puis des ballades, revenues de campagne, qui gardent encore le goût des terres écumées.

Ornette Coleman est un génie. C'est vite dit, cela ne fait pas de mal.

Mais le concert d'un génie se paie à chaque instant. Il ancre son monde depuis très haut. Difficile de suivre, parfois, le zigzag des synapses. Il saisit une trompette au son de clairon, un violon qu'il astique dans tous les sens. Ornette, quand il renonce au saxophone, fait taire la syntaxe. Il agite ses doigts, repose son âme. Et puis se lance pour finir dans «Lonely Woman», dédié à toutes les femmes seules qui se reconnaissent.

On a beau être un garçon et bien entouré. Cette chanson sans voix finit par tous nous concerner. Il est 2 heures du matin. L'heure où les anges passent. Ornette, le dos droit, détale.