Inauguration

Cette fois, Charlot entre au musée

Après une longue gestation, 
le Chaplin’s World ouvre enfin sur le site du manoir de Ban, au-dessus de Vevey. 
Visite guidée 
avec deux des concepteurs

Passé le pas de la porte, il est là. Une statue de cire Grévin, qui adresse le bonjour aux visiteurs. «Charlie vous accueille», postule le scénographe François Confino. Dans l’escalier, que l’on prend tout de suite après l’entrée, des caricatures de Charlot par les nombreux artistes, dont Picasso, que le vagabond magnifique a inspirés. Les dimensions du personnage sont posées. Il y eut l’homme, mari et père, en son manoir, et le personnage de fiction qui a changé le cinéma.

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Après 16 années de tribulations, retards et coups de théâtre (lire ci-dessous), le Musée Chaplin – nom exact, Chaplin’s World by Grévin – ouvre ses portes au public ce dimanche 17 avril sur le site historique du manoir de Ban, à Corsier-sur-Vevey, où Charlie Chaplin a passé les 25 dernières années de sa vie. Il y aura quelques vedettes, dont les Knie, amis des Chaplin – Charlie fréquentait le cirque helvétique. Et sans doute, de nombreux curieux de la région, après tant d’années de préparation.

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Ce Chaplin’s World s’étend sur 3000 mètres carrés de parcours au total – sans le parc –, indiquent les responsables, en deux parties principales: le manoir, ainsi que le musée dans une annexe construite pour l’essentiel en profondeur afin de ne pas défigurer le site naturel. S’y ajoutent les 60 000 m2 du parc et, au nord, un restaurant. Les concepteurs annoncent une durée de visite de deux à trois heures.

■ A l’étage du manoir: l'intimité de la famille

On commence donc au premier étage du manoir. La vénérable maison, qu’il a fallu sauver de l’écroulement par une lourde restauration, constitue le lieu «du vrai Chaplin, un homme pas comme les autres, mais une famille comme les autres», indique Yves Durand. Avec Philippe Meylan, ce Québécois passionné par l’homme de scène et d’écran porte le projet depuis 16 ans. Ce dimanche, c’est l’apogée d’une longue aventure, rendue possible par l’implication de la Compagnie des Alpes à travers le Musée Grévin. Au fil de la balade, les amateurs croiseront 36 figures de cire, parfois incongrues – soudain, un Woody Allen – ou dont la présence répond à une logique plutôt conceptuelle – Michael Jackson, lié à la pantomime…

Au premier étage, on entre dans la chambre de Charles, où il est décédé en décembre 1977. Un film montre quelques grands moments de sa vie. A côté, sur le flanc du côté du Chablais, une pièce dédiée à Oona, quatrième épouse, grand amour. De l’autre côté, à l’ouest, la salle de bains évoque celle d’Un Roi à New York, puis une chambre est dédiée aux célébrités qui s’étaient rendues à Corsier-sur-Vevey, ou qui ont croisé le chemin du père de Charlot: Albert Einstein, Nehru, Sophia Loren… Des tableaux, enrichis par des informations sur écrans tactiles, présentent 42 figures mondiales qui ont fréquenté l’artiste. Ce niveau comprend aussi une «salle des voyages», évoquant les pays que l’artiste a visités. Elle offre un miroir aux visiteurs venus de l’étranger, «nous leur permettons de retrouver leur pays», dit Yves Durand, stratège. Les deux niveaux du manoir sont enrichis de chronologies aux murs, documents, images… Charles Chaplin a laissé 10 000 photos, 200 000 pages de documents, dont une grande partie sont conservés dans la région.

■ Au rez-de-chaussée: musique, livres et famille

Au rez-de-chaussée du manoir, «les pièces patrimoniales, que le public nous demandait», assure François Confino. D’est en ouest, la salle à manger, lieu de rituels familiaux et d’horaires – Chaplin était homme d’habitudes, porto à 17h, repas à 18h45; le salon, lieu de la musique, où Charlie faisait des jams de violon sans savoir lire des partitions; la bibliothèque, dans laquelle Yves Durand glisse que «ses livres étaient son Google, il y puisait ses idées de vêtements, de décors, de scénographie…» Puis le bureau de Chaplin, qui évoque son parcours personnel, notamment cet automne 1952 durant lequel les autorités américaines décidèrent de refuser son retour au pays qui l’a fait grandir…

Charlie Chaplin a sonné à la porte du manoir de Ban, découvert durant une promenade, le 7 décembre 1952. Il l’a acheté le 31. Le 3 janvier suivant, il a franchi la porte en propriétaire, là où sa statue souhaite désormais la bienvenue.

■ Au Musée: salle de cinéma, cirque et pantomime

A quelques mètres du manoir, les curieux entrent dans le Musée proprement dit, dont la partie souterraine est le «studio», dédié aux grandes œuvres de l’acteur. Les visiteurs commencent dans une salle de projection, avec un film d’une dizaine de minutes sur la vie et l’œuvre de Chaplin. L’écran se lève, voici East Street, la rue de l’enfance londonienne, le nez sur les pavés, les débuts d’une existence entre les étals et les policiers à matraque. Les premiers gestes de pantomime, «d’abord apprise en mendiant», souligne Yves Durand. Au bout de la rue, une piste de cirque. Le spectacle prend forme, les concepteurs saluent les autres comiques qui ont fait la comédie muette et animée, à commencer par Buster Keaton.

La fiction commence à souffler sur la vie réelle. Six écrans racontent l’arrivée aux Etats-Unis, puis les débuts au cinéma. Dans la foulée, sept écrans verticaux détaillent les figures de la pantomime, l’art de tous les arts chapliniens – et donc, Grévin y place son Michael Jackson. Un grand escalier, ou un ascenseur, conduit dans les entrailles du «studio». Au mur, des extraits marquants des films du comédien. Pour certaines des 35 productions audiovisuelles que comporte le musée, ses responsables se sont associés aux spécialistes les plus en pointe, la société française Lobster, qui a piloté la restauration des courts et des longs métrages pour de nouvelles éditions en DVD, de 2010 à 2015.

■ Dans les entrailles du Musée: une cabane et des roues dentées

A l’arrivée au sous-sol, la cabane de La Ruée vers l’or, qui oscille autant que dans le film. Une partie de la machine des Temps modernes, laquelle se fait machine à photos et selfies. Puis un périple nourri dans les univers si matériels du monde de Charlot: le commissariat, la prison, une banque, l’échoppe du barbier, le parc… La visite se fait déambulation dans un environnement codifié pour la farce, les coups de pied au derrière, les courses-poursuites. Un monde ancien, qui a toujours sa vigueur.

A la sortie, les fidèles peuvent déambuler dans ce parc où certains des enfants ont grandi. Là aussi, où l’artiste a imaginé ses deux derniers films, Un Roi à New York puis La Comtesse de Hongkong, tournés à Londres. Et où Oona a promené son mari, à la fin en chaise roulante.

■ Un lieu hybride

Lieux bien réels, drôles de figures de cire, écrans omniprésents sans être envahissants; la proposition du Chaplin’s World by Grévin a quelque chose d’hybride. Elle mêle un musée hagiographique à l’ancienne, dédié à l’idole, une exploration pudique mais documentée du lieu de vie de l’artiste et ses proches, ainsi que les honneurs spectaculaires rappelant certaines des séquences les plus fameuses de l’histoire du cinéma.

«Nous célébrons un homme d’il y a 100 ans avec les technologies d’aujourd’hui», résume Yves Durand. Il n’y a pourtant pas abondance d’interactivité: l’ensemble repose sur un certain classicisme. Le dispositif devrait pouvoir convaincre à la fois les familles aux intérêts divers et les connaisseurs. Ni dévoilement brut et poussiéreux du manoir, ni parc d’attractions, ce Musée Chaplin remplit son rôle, il faudra encore qu’il séduise par l’animation du site. Passé la découverte, son rayonnement dépendra aussi des expositions temporaires, prévues dans les caves du manoir, qui devraient permettre de varier les approches et les facettes de la vie du grand clochard, et de son interprète.


Une aventure de 16 années

2000. Le projet de musée dédié 
à Charlie Chaplin est lancé par Yves Durand, admirateur de longue 
date, et l’architecte Philippe 
Meylan. On parle un temps d’une ouverture en 2005. Dès le début, les complications s’accumulent. Sur le financement, et pendant longtemps, sur la question du site et de l’impact du musée. Le plan de quartier qui doit formaliser la construction fait l’objet de polémiques presque sans fin. Un procès avec un voisin dure cinq ans.

2008. Au printemps, le Tribunal administratif vaudois tranche dans un différend majeur portant sur le plan de quartier. Cela provoque plusieurs mouvements sur l’échiquier du Musée Chaplin. La famille vend le manoir à deux financiers luxembourgeois, Gérard Lopez et Eric Lux, qui s’engagent à conduire le projet à terme. Les deux porteurs de l’idée, eux, s’associent à François Confino, scénographe vedette, qui a notamment conçu le Musée du cinéma de Turin, ainsi que de nombreuses manifestations itinérantes ou de pavillons d’expositions. Un bureau d’architectes est contacté. Le Musée est promis pour fin 2010.2010 Nouveau ralentissement. 
Un permis de construire est délivré, mais les fonds manquent toujours.

2012. Canton de Vaud et communes concernées s’entendent pour accorder un prêt de 10 millions 
afin de débloquer le projet.

2014. Le groupe Grévin, filiale de la Compagnie des Alpes (Parc Astérix, Futuroscope) confirme son implication dans le projet. Au total, le Musée a coûté environ 60 millions de francs, dont 30 millions dans les rénovations et constructions, ainsi qu’une dizaine apportés par Grévin pour la scénographie.


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Samedi 16 avril dès 10h30 sur letemps.ch: notre visite du Musée en images.

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