Une encyclopédie de poche, c’est pratique. D’autant qu’elle réunit les «Mots qui nous manquent» dans la langue française. Des notions, des états, des émotions, des couleurs exprimées en hindi, en arabe, en allemand, en italien mais pas en français. Ce n’est pas la première fois qu’un livre réunit ces oublis, ou points aveugles du vocabulaire. Fin 2015, l’Age d’homme publiait «Lost in translation», un recueil fondé sur le même principe, accompagné de belles illustrations. Pas d’images cette fois-ci mais un choix de mots plus vaste opéré par Yolande Zauberman et Paulina Mikol Spiechowicz à partir des nombreux dictionnaires thématiques comme le Dictionnaires amoureux des langues de Claude Hagège, des livres d’anthropologie, des romans aussi.

Sentiments intuitifs

Dans ce plaisir très particulier de laisser ses yeux glisser sur les pages et de s’arrêter sur telle ou telle définition au gré de nos goûts (il existe forcément un mot pour définir cette joie-là, légère, nourrissante), posons-nous sur «rasa», un mot hindi qui désigne «ce que le public éprouve en faisant l’expérience d’une œuvre». La notice précise: «Ces sentiments intuitifs, superposés à l’œuvre, procurent parfois une joie ineffable». Il existe neuf «rasas» différents, neuf états du spectateur, de l’amour au dégoût, de l’héroïsme à la sérénité.

On pense évidemment aux émotions qui nous parcourent quand on lit un livre, roman, poésie, fables en tout genre. En général, quand le «rasa» est puissant, on est obligés d’interrompre la lecture et de poser les yeux hors de la page. L’émotion ressentie passe de la tête au corps, le regard tourné alentour comme pour mieux vivre l’instant, pour mieux accueillir les souvenirs que la lecture a convoqués ou simplement les images qu’elle a suscitées. Ces états peuvent être puissants au point de faire venir les larmes ou de générer une énergie capable d’aplanir les montagnes. Merci à la langue hindi de mettre un mot sur ces vibrations.

Solitude chez le coiffeur

Pour terminer, on remercie aussi les Japonais d’avoir mis un mot sur une situation assez courante et d’autant plus difficile à vivre qu’elle paraît sur le moment figée pour l’éternité, provoquant chez celui ou celle qui la subit un intense sentiment de solitude. Il s’agit d’«ageotori»: quand on est moins beau en sortant de chez le coiffeur qu’en y entrant.»