Commentaire

Cette triste démission de la Biennale de Venise

La mosquée créée à Venise par l’artiste suisse Christoph Büchel a été fermée par les autorités au motif de questions de sécurité. Une regrettable décision. Commentaire

Qu’est-ce que l’art aujourd’hui? Un événement comme la Biennale internationale de Venise devrait être à même de poser la question. Elle le fait sans doute, grâce à des commissaires invités de haut vol qui offrent à chaque fois une géographie un peu différenciée de la planète art. La grande exposition de cette édition, «Tous les futurs du monde», orchestrée par Okwui Enwezor, est certes des plus stimulantes. Beaucoup de pavillons nationaux ou d’événements collatéraux arrêtent l’œil et l’esprit, les sens et la raison.

Mais «La Mosquée» de Christoph Büchel avait une pertinence particulière. Elle plaçait l’art dans le réel et le réel dans l’art. C’est ce que n’ont pas compris, ou trop bien compris, les autorités vénitiennes en demandant sa fermeture.

L’œuvre de Christoph Büchel n’est pas seulement un art engagé mais un art qui engage ceux qui y participent. Les communautés musulmanes ont pris le risque d’offrir une visibilité à leurs pratiques, aux curieux autant qu’aux voyeurs. Le Centre islandais pour l’art a accepté d’entrer en matière sur une proposition artistique inattendue et forte qui demande un important travail d’accompagnement, au-delà des habitudes du milieu. Il est nettement sorti du confort d’autres pavillons.

Tous ont suivi un artiste qui n’a pourtant pas toujours mené jusqu’au bout ses projets et qui n’a jamais brillé par ses efforts de communication. Au moins, cette fois, sa décision de ne répondre à aucune sollicitation journalistique semblait-elle pertinente avec le projet.

A la fréquenter, la mosquée de Christoph Büchel nous a semblé résulter d’un vrai travail, réfléchi et précis, susceptible de produire du sens sur le long terme. Il est donc regrettable, et même triste, que son histoire soit stoppée si brusquement. Si elle tenait de la provocation, il suffisait d’y entrer pour se rendre compte qu’elle représentait aussi bien plus et saisir toute l’acuité et la générosité de la pièce. Certes, celle-ci dénonçait un certain état de fait, l’absence de mosquée à Venise. Mais elle construisait aussi.

On se souvient qu’en 2009 la palestinienne Emily Jacir s’était vue refuser par la compagnie des vaporetti de traduire en arabe le nom des stations le long du Grand Canal pour signifier la longue histoire des relations de Venise avec le monde arabe. Il n’est décidément pas facile de donner une lisibilité à certains pans de l’histoire.

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