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Paul Cézanne, «Les Pêcheurs - Journée de juillet», vers 1875, huile sur toile, 54,5 x 81,5 cm.
© The Metropolitan Museum of Art, New York

Exposition

Cézanne, Hortense et la Sainte-Victoire

La Fondation Gianadda présente une centaine d’œuvres qui restituent le parcours du peintre d’Aix, et son cheminement vers le style. «Ses plus petites toiles sont pleines de lumière et d’espace», disait de lui Ramuz

Beaucoup de paysages, dans l'exposition de la Fondation Gianadda, répondent à son intitulé emprunté à Mahler: Le chant de la terre. Des portraits et scènes avec baigneurs. Et quelques natures mortes, à peine de quoi vérifier le soin porté par Paul Cézanne (1839-1906) à la composition, ses erreurs voulues et calculées (le décalage du rebord de table dans Nature morte à la cruche, par exemple, gaucherie expressive), son usage savant d’un objet au départ informe, comme la nappe ou le torchon, élément d’unification que l’artiste modèle et rigidifie. En tout, une centaine d’œuvres, des toiles sombres et des copies réalisées au Louvre par le peintre en devenir jusqu’aux portraits du jardinier Vallier et à ces paysages à facettes, que domine la silhouette esquissée de la montagne Sainte-Victoire.

Un regret, pour célébrer celui qui est universellement reconnu comme un – «le»? – père de la modernité picturale, l’accrochage voulu par le commissaire d’exposition Daniel Marchesseau, mise sur le très classique: cimaises bordeaux, sur lesquelles les tableaux, dans leur cadre ancien, font un peu penser à la décoration d'un salon de maison de maître. Sans compter l’habituel défaut de la Fondation Gianadda: le manque de recul, surtout les jours d’affluence. Sentiment de déception qui disparaît dans la salle réservée aux travaux sur papier, essentiellement des aquarelles, qui respirent sur des murs de teinte crème – une salle que semblent ignorer, du moins lors de notre visite, la majorité des visiteurs.

Sobre et mystérieux

Avec presque rien, des lignes qui flotteraient, n’étaient leur parfaite adéquation, des zones aquarellées évanescentes, l’artiste parvient à restituer des arbres, un pont, un fragment de feuillage, presque une citation. En même temps, tout est si juste et si posé. Merveilleuses aquarelles, auxquelles mène un couloir où des photographies du peintre font face à la reproduction de portraits ou d’autoportraits. De quoi insister sur la personnalité à la fois sobre, mystérieuse même, et affirmée de Paul Cézanne, ce fils de chapelier (qui deviendra banquier) et ami de Zola (qui donnera de lui un portrait contesté dans son roman L’œuvre), qui entretient un fils «secret» et peint de nombreux portraits de sa compagne Hortense, d’apparence massive, humble et placide.Madame Cézanne à l’éventail, dont les yeux s’emplissent de noir, figure donc dans l’exposition comme l’un de ces tableaux si typiques, pour sa composition fondée sur le jeu des volumes, pour ses teintes aussi, où dominent les tonalités bleutées.

La visite permet de situer le moment où, à la fin des années 1860, l’art du jeune peintre bascule vers ce style que vantera Ramuz: «Ses plus petites toiles sont pleines de lumière et d’espace. […] Il est extraordinaire de voir quel aspect définitif il sait communiquer à des choses passagères. Il a ce don particulier qui s’appelle le style.» Ce sont ces taches blafardes qu’exhibent les chairs dans La tentation de saint Antoine, et cette répartition des figurants qui mise sur le grotesque – le peintre lui-même parlera de «facture couillarde». Ou encore l’éclaircissement de la palette, sa réduction non seulement au bleu gris, mais aussi aux tons ocre et à ces quelques touches de rouge significatives. C’est enfin le jeu de construction opéré avec les maisons, les arbres, les lignes directrices du paysage.

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Quant aux baigneuses et baigneurs, sujets récurrents de l’artiste, moins décidé à dépeindre les plaisirs de plein air qu’à évoquer, en revenant à des situations de nudité primitive, l’impact visuel et le pouvoir de vérité des corps. Ils font le lien entre les genres classiques que sont le paysage, le portrait, la nature morte. Une toile originale, même dans l’œuvre de Cézanne, est cette scène avec baigneurs tout en largeur, fendue par la voile d’une barque placée à l’exact milieu, comme pour mieux séparer les hommes d’un côté et les femmes de l’autre. Guerre des sexes qui semble d’un autre temps que celui de Cézanne, et pourrait en dire long sur sa conception de la vie, sauf qu’il est difficile de distinguer l’appartenance des baigneurs à l’un ou l’autre sexe: la déception du peintre serait plutôt de l’indécision, ou la volonté d’une réconciliation, d’une fusion.

Influencé par Delacroix, influence que l’on décèle dans l’agitation de certaines compositions et les déformations des corps, ainsi que par Courbet, dans la répartition souveraine des parties du paysage et l’affirmation de la touche picturale, Cézanne aura donc été, au soir de sa vie, ce peintre de la montagne Sainte-Victoire, silhouette à peine penchée et en rien remarquable, silhouette changeante même, selon l’appréciation du peintre, mais silhouette familière en tant qu’objet d’étude et objet d’amour.


«Cézanne. Le chant de la terre». Fondation Pierre Gianadda, Martigny, jusqu’au 19 novembre. Tous les jours 9h-19h.

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