Exposition

Cézanne regardait un visage comme il regardait un rocher

Le Musée d’Orsay réunit plus de la moitié des portraits du peintre d’Aix-en-Provence et révèle un aspect moins connu de son œuvre

Le Musée d’Orsay propose en ce moment, au sixième étage, une exposition discrète qui surpasse la plupart des accrochages spectaculaires présentés depuis quelques années dans ses salles du rez-de-chaussée: une centaine de portraits signés par Paul Cézanne (1839-1906), plus de la moitié des quelque 160 qu’il réalisa au cours de sa vie. Paul Cézanne n’a pas une réputation de portraitiste et il est vrai qu’il a consacré moins de temps à ce genre artistique qu’aux paysages et aux natures mortes. Il y consacra pourtant autant d’énergie et de soif de vérité – mot qu’il affectionnait.

Les portraits de Cézanne sont déconcertants, car le peintre pousse encore plus loin que Courbet la rupture avec un des genres artistiques les plus appréciés et les plus rémunérateurs. Cézanne n’en fait pas un commerce. A quelques exceptions près (Zola, Gachet ou Vollard), il ne peint pas les gens célèbres, les riches et les collectionneurs. Ce n’est pas un portraitiste mondain. Il peint des proches, des modèles professionnels et, surtout à la fin de sa vie, les paysans qui l’entourent; souvent en série, sur des années, en particulier quand il s’agit de lui-même et de son épouse.

Vision fragmentée

Le nom de Paul Cézanne a rarement été cité à l’occasion de la rétrospective David Hockney qui se tient actuellement au Centre Pompidou. Il y a en effet une différence de taille entre les deux artistes. La peinture de Cézanne est un corps à corps, un combat de boxe avec la toile et, par conséquent, avec le modèle. Celle d’Hockney a du recul et de la posture. Mais ils s’attaquent, malgré le temps qui les sépare, à un problème analogue, le statut de l’image et en particulier le statut du portrait aux siècles de la photographie, apparue au moment de la naissance de Cézanne.

Chez Hockney, le travail est dirigé contre la logique d’organisation de l’espace renforcée par la photographie, contre ce qu’il est possible d’appeler un modèle de vision du monde. Chez Cézanne, tout est ramené au sujet qui voit avec ses yeux et peint avec ses mains. L’appareil photographique est écarté; rien d’autre que le peintre, seul médium, entre l’autrui vu et le moi peignant. Ils ont pourtant ceci en commun, une vision fragmentée où chaque partie, chaque petite surface est une peinture pour elle-même et commande la logique de l’ensemble. Le détail est une aventure.

Lire également: Cézanne, Hortense et la Sainte-Victoire

Toucher à la vérité du visible

En 1899, Cézanne portraiture le marchand Ambroise Vollard. Ce dernier racontera plus tard qu’il y eut une centaine de séances, chiffre sans doute exagéré. Il rapporte aussi cette admonestation de l’artiste: «Il faut vous tenir comme une pomme. Est-ce que cela remue, une pomme?» Il n’y a qu’une peinture pour Cézanne, une seule conduite, une seule attitude, une seule finalité, presque inaccessible et désirable à cause de ça: toucher à la vérité du visible, que ce soit une pomme, un visage ou un rocher.

Masse picturale

Une exposition de portraits paraît répétitive quand on se fie à l’anecdote portée par chacun d’entre eux ou à la physionomie ressemblante (ou non) des personnages. Une vingtaine de Madame Cézanne, c’est toujours Madame Cézanne. A moins qu’il y ait de la peinture plutôt que de la ressemblance.

Pour apprécier cette exposition, il faudrait commencer par aller voir le dernier tableau du parcours, qui est aussi l’un des derniers tableaux de l’artiste, Le Jardinier Vallier (1902-1906), conservé à la National Gallery of Art de Washington, et dont il existe une version encore plus frappante dans une collection privée en Suisse. C’est la clé. Regarder la surface, l’épaisseur, les empâtements dus à des retours, des repentirs qui sont de la peinture en action. Le corps naît de la toile tout autant qu’il naît du regard. Il s’incarne dans la masse picturale, modelée, broyée, travaillée avec acharnement.

Si chaque détail est une aventure, c’est parce que chaque touche de pinceau en est une. Chez Cézanne, tout se joue à chaque instant – le tableau, la peinture, l’art qui vient parce qu’il est en train de se faire – et menace de bouleverser le reste. Une bataille indécise jouée à chaque décision.


«Portraits de Cézanne», Musée d’Orsay, jusqu’au 24 septembre.

Publicité