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«Chacune de mes images est politique»

Le festival Images a débuté samedi à Vevey. L’artiste chinois Liu Bolin y expose ses images géantes d’homme caméléon

Un étal de pandas en peluche. Une vue de la Scala. La Cité interdite. Un tas de charbon. Liu Bolin devant un étal de pandas en peluche. Liu Bolin à l’intérieur de la Scala. Liu Bolin devant la Cité interdite ou un tas de charbon. Depuis 2005, l’artiste chinois se fond dans les décors qu’il choisit de photographier. Peint à la manière de l’élément devant lequel il pose, il disparaît dans ses images. De loin, un étal de pandas. De près, le corps d’un humain se découvre. Une manière de protester contre le peu de poids des individus face à certains intérêts politiques ou économiques. Un travail minutieux et captivant.

Invité du festival Images, qui propose depuis samedi 64 expositions, le quadragénaire déploie son œuvre à travers les rues de la cité vaudoise, parfois de manière monumentale. La bâche représentant l’ancien Palais impérial de Pékin occupe 630 mètres carrés sur le château de l’Aile. A l’hôtel des Trois Couronnes, Liu Bolin se présente en tenue noire et veste kaki. Rencontre avec un homme passe-partout.

Le Temps: Comment est née l’idée de cette série, «Hiding in the City», dont quelques images sont également exposées à Bienne (LT du 07.08.2012)?

Liu Bolin: En 2005, les autorités ont fait raser ma maison et mon atelier. Nous étions 180 artistes au même endroit, ça leur a sans doute fait peur. Pour montrer ma révolte, j’ai réalisé une image le lendemain, devant le lieu détruit, la première. Lorsque j’étais étudiant, je n’avais pas d’argent, pas de relation amoureuse. Je ne trouvais pas ma place dans la société, ma présence semblait compter pour du beurre, et cette idée de camouflage vient aussi de là. Sur les photographies, on peut me voir ou ne pas me voir.

– Comment choisissez-vous les lieux des prises de vue?

– Ils sont symboliques de problématiques chinoises. Le propos est toujours politique. Récemment, j’ai photographié un groupe de chômeurs devant leur usine qui avait été fermée. J’ai posé devant le Nid d’oiseau, parce qu’il représente la Chine actuelle, les Jeux olympiques de 2008 avec tous les enjeux qui ont alors été soulevés. Autre exemple, l’étal de légumes me permet de dénoncer l’américanisation de notre agriculture, l’utilisation de produits chimiques qui rendent les végétaux plus gros mais insipides.

– Et la Scala de Milan?

– Comme pour la Cité interdite, il s’agit d’interpeller sur les monuments et les lieux qui n’existent que pour les élites.

– Les prises de vue durent des heures, entre le maquillage et le positionnement. Avez-vous déjà été inquiété?

– C’est un combat physique avec moi-même. Rester debout sans bouger dix heures durant est extrêmement pénible.

– Je voulais dire, par des policiers?

– Non, jamais. Je ne sais pas si je suis surveillé ou non. Mais, récemment, j’ai été interviewé par une télévision chinoise, et ils ont écarté tous les sujets tabous pour se concentrer sur la protection de l’environnement. Quelques-unes de mes images traitent en effet de cela; j’ai récemment photographié une scierie pour dénoncer la déforestation engendrée par l’agrandissement de la capitale.

– Quel sera votre prochain cliché? Vevey?

– Nous sommes en discussion avec le festival mais c’est une question de temps disponible. Sinon, ce sera une image ayant trait à la destruction des Hutongs, les quartiers traditionnels de Pékin.

– Combien êtes-vous à travailler pour chaque prise de vue, entre les peintres, les maquilleurs, le photographe?

– Cinq ou six personnes en général. Et, lorsque je figure sur l’image, je mandate quelqu’un pour prendre la photo.

– L’idée qui sous-tend ce travail est celle de la dissimulation. Vous vous retrouvez affiché à Vevey sur une toile de plus de 600 mètres carrés. Vous aimez?

– Le concept n’est pas vraiment de me cacher mais plutôt de me trouver dans un entre-deux, d’être à la fois visible et invisible. Je n’avais jamais été exposé en si grand et en plein air; cela donne une autre dimension à ce travail.

– Avez-vous d’autres projets photographiques ou celui-ci est-il l’essentiel?

– Oui, la photographie est en réalité secondaire dans ma vie. Je suis avant tout sculpteur.

– De quel genre?

– Je viens de réaliser une œuvre à partir de chargeurs de téléphone. Les familles chinoises en possèdent des pleins tiroirs.

Liu Bolin, Hiding in the City, festival Images, à Vevey, jusqu’au 30 septembre. Renseignements sur www.images.ch

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