Sans surprise, l’exposition Chagall du Kunsthaus de Zurich (et de la Tate Liverpool, où elle sera montrée ensuite) interpelle un public nombreux et intéressé: 90 tableaux et des dessins du maître, ce n’est pas rien, et l’attraction exercée par l’œuvre, entre ludisme, lyrisme poétique et goût de la fable, ne faiblit pas. Le propos est centré sur une période limitée, moins galvaudée que les années profuses de la maturité: la décennie (de 1911 à 1922) marquant la fin de la période de formation, durant laquelle le peintre expérimente et peaufine son style. Contrepoint bienvenu, de grandes toiles de la fin de la longue carrière – Marc Chagall a vécu jusqu’à l’âge de 98 ans – montrent la permanence et la résurgence de certains motifs, de certains thèmes, et la manière dont un pan de l’œuvre, sans doute le meilleur, s’est à la fois creusé et amplifié, l’âge venu. Ces dernières pièces ont été judicieusement choisies, parmi un lot très vaste et des sujets parfois répétitifs.

Disposées dans des sections thématiques (et tout à la fois chronologiques) qui occupent les bords, tandis que des cellules plus conviviales accueillent par exemple les travaux sur papier, à l’encre ou à la gouache, ou les décorations murales pour le théâtre d’art juif de Moscou (1920), les peintures séduisent le visiteur, du fait de leur chromatisme étonnant (Les Amoureux en bleu, 1914, et ces magnifiques Toits rouges de 1953, où toute une zone de la composition, coloriée dans un rouge transparent, semble appartenir à un autre monde, mythique) et de diverses astuces de composition. Imaginatif, Chagall retourne une tête, ainsi placée à l’envers sur son corps, ou il l’afflige de deux visages, tel Janus, il fait cohabiter, dans un même espace, une même scène, des personnages grands et petits, il ouvre des lucarnes qui révèlent l’intérieur des êtres, comme le veau dans le ventre de la vache, l’enfant dans le sein de sa mère. Puis il crée un vocabulaire de formes et de motifs, l’horloge arrêtée, les poules géantes, le corps recourbé en arrière, ou en avant, le pas si grand, si vif et enlevé qu’il entraîne le personnage dans les airs (cette gouache pleine de drôlerie intitulée En avant! Le Voyageur).

Parmi les sections thématiques, l’une est réservée aux sujets juifs. Chagall met en scène des rabbins, des violonistes et des danseurs de mariage, des bouffons et des maîtres de cérémonie: la figure archétypique du vieux juif barbu, au visage contrefait et empreint d’intériorité (Le Juif rouge, 1915), revient ponctuellement, au cours de cette première période tout particulièrement, manière, de la part d’un artiste issu d’une famille juive hassidique, de récupérer les images caricaturales réservées à sa propre culture. Les villages russes, la paysannerie, les rêves et les légendes, ainsi que la religiosité orthodoxe sont également évoqués, à commencer par des scènes de naissance, dès 1910, scènes empreintes d’une naïveté voulue. L’année suivante, Le Poète aux oiseaux participe d’un fauvisme original. Moi et le village, la même année, dénote l’influence de l’orphisme et du cubisme, du fait de l’organisation étudiée de l’espace, de son compartimentage, le tout convergeant dans le face-à-face de l’artiste, en vert, et du bovin à l’œil doux et réfléchi. Ces années qui englobent la Première Guerre mondiale voient l’artiste séjourner à Paris, voyager à Berlin, revenir en Russie, où la révolution le contraint à rester, croiser les influences et mettre au point une manière personnelle et inimitable, qui lui vaudra d’être classé parmi les classiques modernes.

L’inspiration est aussi à mettre au compte des amis poètes, principalement Blaise Cendrars et Guillaume Apollinaire. Trois heures et demie (Le Poète) et Hommage à Apollinaire, autant de manifestations d’une lecture fine des vers déconstruits et tout en échos de ces deux poètes. Certaines toiles, comme Les Fraises ou Bella et Ida à table, évoquent davantage le chromatisme et l’ambiance sereine de Bonnard ou de Matisse, alors que les beaux paysages de Vitebsk et de ses alentours reflètent lointainement la période cubiste de Braque et de Picasso, et les teintes ocre et vert utilisées par ces peintres. Puis Marc Chagall fait littéralement décoller sa peinture, projetant, dans la monumentale Promenade (1917-1918), sa compagne en plein ciel, se risquant, dans le plus petit David, à un raccourci audacieux, réinventant la nature morte (Le Miroir, 1915).

Une toile de 1926, Jeune fille en marche, où l’on reconnaît une pèlerine porteuse d’une canne, une toute petite effigie féminine accrochée à la chevelure, fait le lien avec les quelques œuvres plus tardives, comme le somptueux Gant noir ou La Pendule à l’aile bleue, aux relents fantastiques ou simplement oniriques. Renvoyant à l’univers des contes de fées, où un accessoire abandonné au sol, un couple d’amoureux réuni envers et contre tout et des animaux familiers devenus étranges jouent un rôle essentiel, le Gant noir signe l’aboutissement de ce voyage dans l’univers de Marc Chagall.

Si cet univers fascine encore à ce point, c’est grâce à son ancrage dans la campagne russe de la fin du XIXe siècle. Né dans les environs de Vitebsk en 1887, Moyshe Shagall, alias le peintre Marc Chagall, a tenu à exprimer, en laissant la bride à sa sentimentalité, son attachement aux paysages verdoyants, aux travaux et aux jours, aux légendes et aux rites qui ont fait son enfance. Non, le sentiment, surtout lorsqu’il est couplé avec l’humour et la fantaisie, n’est pas contraire à l’art; bien dosé, il y contribue même, dans une large mesure.

Chagall, maître de la modernité. Kunsthaus (Heimplatz 1, Zurich, Tél. 044/253 84 84). Sa-ma 10h-18h, me-ve 10h-20h. Jusqu’au 12 mai.

Des rabbins, des violonistes, des danseurs de mariage, des bouffons et des maîtres de cérémonie…