Voilà bientôt quatre ans que Chaïm Soutine est dans le noir. Parfois, alentour, des bruits de pas se font entendre, ou des voix indistinctes. D’autres fois, le grincement strident de roues le long des rails. Devant lui, derrière lui, d’autres personnages sont emprisonnés dans l’attente, eux aussi, de connaître leur sort. Nuit et jour, une question le tourmente: est-il authentique? La réponse le terrorise. Car si ses lèvres rouges et charnues, son long nez, ses yeux en amande, son teint orangé et ses lourdes mèches de cheveux noirs sur les oreilles n’ont pas été peints par Amedeo Modigliani, alors il sera condamné pour toujours à ce triste enfermement.

Nous sommes à Rome, dans un caveau rempli d’œuvres d’art gardées par un corps spécial de carabiniers qui s’occupe exclusivement de la tutelle du patrimoine culturel. Le portrait au long cou de Chaïm Soutine, un peintre biélorusse, est pendu à une structure métallique avec une vingtaine d’autres tableaux saisis dans le cadre de l’un des plus grands scandales de l’histoire de l’art moderne: l’affaire des présumés faux Modigliani, dont le procès, encore en cours, s’est ouvert à Gênes en février. Sur le banc des accusés: le curateur suisse Rudy Chiappini, un marchand d’art new-yorkais, un organisateur et deux responsables de l’exposition ainsi que le sculpteur tessinois Pedro Pedrazzini, propriétaire du portrait présumé faux de Chaïm Soutine.