C'est la résurrection la plus improbable de l'année. Oubliez la New Wave, cachez cet Italo-Disco que plus personne ne saurait ouïr. La No Wave, ses dissonances malades et ses transes robotiques sont de retour. Musique de non-musiciens, chaînon manquant de l'histoire officielle du rock, le mouvement n'a guère vécu dans sa forme originelle que le temps de dire «non». Non au militantisme ingénu des punks agonisants. Non à l'exercice d'une quelconque adresse instrumentale. Et, surtout, non au sentimentalisme dégoulinant du disco et du rock de son temps. Peu de chances, donc, que votre oncle incollable vous détaille les mérites de DNA, ou que ce cousin qui a tout vu en son temps vous décrive cet inoubliable concert de Teenage Jesus & The Jerks.

Disparues pour la plupart avant la fin des seventies, les formations fugaces de la No Wave ont eu, au bénéfice de leur postérité, un allié de choix en la personne de Brian Eno. Ex-Roxy Music dont l'intérêt pour les musiques expérimentales lui fit embrasser la cause d'un Lower East Side à la vitalité décoiffante. No New York, la compilation qu'il publie en 1978, tient lieu de manifeste autant que de testament d'une ère charnière, éclose entre les colères brutes du punk et la sophistication glacée de la pop synthétique des années 80.

Un quart de siècle plus tard, tirée de l'oubli par le zèle de mélomanes audacieux, la No Wave accède enfin à sa canonisation. A Montreux ce soir, le jeune trio new-yorkais The Rapture, dont le nouvel album paraît cet automne, régénère à sa sauce électro-funk les recettes grinçantes de ses aînés No Wave. Et depuis Londres, le label Soul-Jazz, principal archiviste des fondations de la musique actuelle (soul, funk, reggae), introduit avec l'anthologie New York Noise ce répertoire bâtard en son olympe vinylique. De quoi revitaliser le défunt label Zé, artisan majeur de la discographie No Wave dont les bandes ressurgissent aujourd'hui en CD, comme par enchantement.

Et tous de démontrer combien le mouvement, rejeton mal élevé des rockers stylés de Television ou Suicide, a marqué de son empreinte décadente les décennies qui lui ont succédé. Des noms, d'abord: d'Arto Lindsay, rocker bruitiste de DNA devenu pape de l'électro-pop brésilienne, à Lydia Lunch, poétesse culte du New York underground, de Lizzy Mercier Descloux («Mais où sont passées les gazelles?») à Glenn Branca, les acteurs de la No Wave ont tous offert à la culture américaine quelques-unes de ses plus flamboyantes épopées.

Surtout, le son sec et farouche du genre a trouvé en la génération électronique une myriade d'épigones appliqués. Par son absence régulière de paroles significatives, par ses rythmiques métronomiques réduisant à sa plus simple expression l'ossature funk, la No Wave inventa une manière dépassionnée d'envisager la pop au sein de laquelle l'humour noir et la férocité tiennent lieu d'exutoire. Lydia Lunch: «Personne n'avait de problèmes à vivre à New York à la fin des seventies. Nous ne nous sentions pas opprimés comme les punks en Angleterre, et, par conséquence, ce n'était pas un soulèvement coordonné. Tout le monde était complètement cinglé, chacun faisait son truc personnel. Mais c'était une période foisonnante telle que je n'en ai plus vu depuis.»

Dadaïstes de la culture rock, lettrés se piquant d'être idiots, les activistes de la No Wave ont donné lieu il y a vingt-cinq ans à l'un des soubresauts les plus revigorants de l'histoire du genre. Séisme électrique dont la jeune génération électronique, de PanSonic à Fischerspooner, n'a pas fini de ressentir les ondes délicieusement négatives.

Soirée «Electro Disco Rock» au Miles Davis Hall ce soir à 21h avec The Rapture, 7Hurtz, Trevor Jackson et 2 Many DJ's.

«New York Noise, Dance Music From the New York Underground» (Soul-Jazz/RecRec).

«N.Y. No Wave, The Ultimate East Village 80's Soundtrack» (Zé/RecRec).