Elle a préparé le café et c’est un moment délicieux qui commence, dans une des plus belles villes de France: Arles, dont la plus grande partie du centre historique (arènes, théâtre antique et nécropoles romains, cathédrale romane…) est classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Bice Curiger sert le café sur la terrasse de l’appartement qu’elle possède au dernier étage d’un ancien hôtel particulier, probablement du XVIIIe siècle.

De l’extérieur, rien d’ostentatoire, on passe devant sans y prêter attention. Mais la cour intérieure intrigue par son élégante sobriété. On grimpe au dernier étage le long d’un antique escalier de pierre, on gagne l’appartement puis la terrasse et là, la vue s’offre sur le Rhône, au niveau de l’ancien pont des chemins de fer détruit par les bombardements américains de l’été 1944. Ne reste, sur les deux rives, que quatre statues de lion qui se font face à l’emplacement des anciens piliers. Ces mêmes bombardements destinés à piéger les Allemands en les maintenant sur une seule rive du fleuve détruisirent tout le quartier stratégique de la gare. Dont la maison où logea Vincent van Gogh dans sa si fameuse chambre lors de son séjour en 1888 et 1889, à la fin de sa vie.

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Elle possède ce trois fois rien qui définit la vraie élégance. Elle est vêtue d’un chemisier bleu intense, d’un pantalon jaune tirant sur le vert; ce qu’il faut de rouge à lèvres, de discrètes boucles d’oreilles, la bague que portait sa mère quand elle était enfant, créée par un bijoutier milanais. Un petit sourire aux lèvres presque permanent, qui dit une forme de timidité, de modestie, d’ironie aussi. C’est une autre Suissesse qui a transformé Bice Curiger, née à Zurich en 1948, en Arlésienne. On parle de Maja Hoffmann, dont la fondation Luma (et la tour de Frank Gehry) a été inaugurée ici à la fin du mois de juin. «La première fois que je suis venue, c’était en 1987 ou 88, lorsque Maja m’a invitée», raconte-t-elle, tout en s’inquiétant du soleil qui frappe notre nuque, tandis qu’on contemple, désolé, quelques plantes grasses que la maîtresse des lieux oublie visiblement d’arroser une fois de temps en temps. «C’est là où j’ai découvert cet univers magique de la Camargue, l’étang de Vaccarès, les oiseaux, et évidemment Arles. Je me souviens d’avoir été impressionnée par l’immense marché du samedi et cette atmosphère paisible et pleine de vie à la fois.»

Elle revient en 2012 quand Maja Hoffmann lui propose de diriger la Fondation Vincent van Gogh qu’elle préside. Un lieu magnifique qui, tout en rendant hommage au génie néerlandais et à son œuvre, explore son impact dans la création actuelle. En ce moment, et jusqu’au 31 octobre, sept toiles de van Gogh y dialoguent avec les œuvres de l’artiste américaine Laura Owens. Un an plus tard, elle achète l’appartement où elle nous reçoit. Ancien, ni trop grand ni trop petit, à son image: sobre. Rien d’ostentatoire mais tout est beau. Des fauteuils design des années 1950 prêtés par un ami suisse, un très beau canapé vert sapin, un tapis multicolore, trois petites chambres rangées au cordeau, une minuscule cuisine.

Polyglotte et collectionneuse

Rien de trop, rien qui ne manque, des tons doux, apaisants. Un calme absolu que seuls perturbent les vols de martinets au-dessus de nos têtes. Des livres, bien sûr, même si la majorité se trouvent en Suisse et dans son bureau de la Fondation: un célèbre guide de cuisine provençale à la couverture jaune, des ouvrages sur Rembrandt, les lettres de Vincent van Gogh… Ils racontent une partie de l’histoire de l’art. Des petites fèves de galette des rois exposées. Pas de photos personnelles apparentes, pas d’écran si ce n’est un ordinateur portable. Mais des œuvres d’art, accrochées aux murs, dans toutes les pièces: «Je ne fais pas qu’exposer les artistes, j’achète aussi de l’art» sourit-elle. Jürg Bali, Thomas Hirschhorn, Alice Neel, Niko Pirosmani, Bethan Huws, Bertrand Lavier ou l’artiste suisse Klaudia Schifferle figurent dans son panthéon personnel.

Bice Curiger l’assure, sa vie n’a jamais été construite selon un plan de carrière. Elle grandit à Zurich. Son père parle le Berndütsch. Sa mère est Tessinoise. Elle parle l’allemand, l’italien, le français et l’anglais. Mais quand il s’agit de compter dans sa tête, ou de commander son chien Schnapsi, (par référence au réseau social Snapshat… et au schnaps) c’est le Züritüütsch qui s’impose. De ses parents, Bice l’assure: «Je n’ai jamais eu besoin de me rebeller contre eux. Ils m’ont toujours soutenue.» Son père est architecte, sa mère dessine elle aussi très bien, en plus d’être très douée pour la couture. Pas de télévision mais une radio, des pièces de théâtre, des journaux, des livres. «Ce n’était pas forcément une famille d’intellectuels mais mes parents s’intéressaient à beaucoup de choses et le visuel était très présent.»

En 1968-69, elle commence ses études d’histoire de l’art à l’Université de Zurich. «Des études classiques pour les filles de bonne famille.» Elle fait partie d’un groupe qui réunit une poignée d’étudiants de gauche. Elle trouve le milieu universitaire extrêmement conservateur. «Paul Cézanne était l’artiste le plus «jeune» qu’on étudiait. Moi, j’étais plus touchée par la culture pop et hippie; 1968 m’a marquée. Toute cette critique culturelle qui s’ensuivit, ces discussions avec mes copains de gauche qui trouvaient que le rock‘n’roll était une musique bourgeoise.»

Parcours sans faute

Une photo la montre en grande discussion avec Andy Warhol, à la galerie Bruno Bischofberger de Zurich en 1976. Huit ans plus tard, elle crée la revue Parkett qui va marquer l’histoire de l’art et de l’édition. Avec elle, Jacqueline Burckhardt, Walter Keller et Peter Blum. Leur but premier? Incarner un pont entre l’Europe et New York en présentant aux uns et aux autres des artistes. Débute une aventure éditoriale marquante, qui durera trente-trois ans, jusqu’au dernier numéro de Parkett en décembre 2017. Entre-temps, elle aura noué une histoire d’amitié et de travail inoubliable avec l’artiste allemand Sigmar Polke. Devinez où se trouvent désormais les archives de Parkett? A Arles, dans les sous-sols de la tour de Frank Gehry, au côté notamment du fond photo d’Annie Leibovitz.

Avant de diriger la Fondation van Gogh, Bice Curiger a effectué un détour par Venise en 2011 pour y organiser la 54e Biennale d’art contemporain. Un an plus tard, elle débarque dans le sud de la France. La voici aujourd’hui à la tête d’une équipe d’une cinquantaine de personnes, qu’elle retrouve le plus souvent possible. Elle ne compte plus les allers-retours en train, «où je travaille et à bord desquels j’ai mes petits rituels», sourit-elle sans en dire plus. Pour se rendre à la Fondation, avec son chien, elle marche une dizaine de minutes, soit par les ruelles du centre historique, soit par les quais du Rhône. Ça dépend du vent, le fameux mistral: s’il souffle trop fort, elle passe sagement par l’intérieur. Puis elle gagne son vaste et lumineux bureau qui donne sur une place carrée. Sous ses fenêtres, un bar-restaurant dont le patron interprète avec maestria les grands airs de jazz.

D’Arles, elle dit apprécier les gens «curieux, intéressés et reconnaissants du travail que nous effectuons ici. C’est très différent du public d’une grande métropole.» Elle dit aussi de la ville qu’elle est une «sleeping beauty» et que les heures qu’elle préfère pour l’arpenter sont tôt le matin ou au coucher du soleil, «quand le Rhône est calme, tout en montrant sa puissance, et quand le soleil tardif apparaît sur les façades et sur les anciennes pierres jaunâtres…»

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Et ce bleu du ciel, d’une intensité unique, cette fameuse lumière que seul van Gogh sut retranscrire. Lui dont la relation avec la ville et ses habitants fut si tumultueuse. Lui dont elle aimerait qu’il soit (aussi) considéré, aujourd’hui, «comme un humaniste, un homme très droit, qui voyait la religion et le cosmique dans la nature. Mais aussi comme une pop star.» Bice Curiger? Hippie un jour, hippie toujours.