«Personne ne se soucie des difficultés que le cinéma suisse rencontrera à Locarno à mesure que la manifestation s'internationalisera. On croit tout contrôler avec un petit festival comme Soleure qui ne sert à rien puisqu'il ne veut pas grandir. Ça fait quand même rigoler: en France, ils ne font pas un festival consacré à leurs propres films uniquement pour se faire lustrer… On est d'accord que vous ne me citerez pas?» Ce propos d'apéritif dans le hall du mythique Grand Hôtel restera comme beaucoup d'autres durant le Festival de Locarno anonyme. Ici le milieu suisse est en ébullition. Il parle, énormément, mais ne veut pas signer. Parce qu'il gravite dans un petit monde où les connexions sont limitées.

Et pourtant, les discours sont virulents. En particulier sur le débat actuel concernant le budget fédéral d'aide à la production: «L'argent est un faux problème. Le cinéma suisse a produit ses meilleurs films quand il n'avait pas de sous. Il faudrait une vraie crise pour qu'il arrête de se comporter comme un enfant gâté.» L'Office fédéral de la culture est bien sûr la cible première: «L'Etat et ses commissions bureaucrates devraient arrêter de se conduire en nourrices. Ils devraient aussi estimer un minimum le potentiel public des projets, s'assurer que ceux-ci sortiront un jour en salles, se comporter comme des producteurs professionnels.»

Le milieu semble donc bien miné par un «pessimisme malsain», selon l'expression du directeur du Centre suisse du cinéma Micha Schiwow. Pour preuve cet autre témoignage de lassitude, lui aussi anonyme: «J'en ai marre de ce milieu qui se plaint sans cesse. J'en ai marre de les voir critiquer le premier qui quitte la table pour aller se coucher. J'en ai marre de les entendre dire qu'ils ne doivent rien au copinage.»

T. J.