Livres

Et si le changement climatique était la cause de la chute de Rome?

Pour l’historien Kyle Harper, c’est au refroidissement global et à la première pandémie de peste bubonique que l’on doit l’effondrement de la puissance romaine

Pourquoi Rome est-elle tombée? La question a longtemps hanté les nuits des historiens. Comment le plus grand empire du monde préindustriel a-t-il pu trébucher, s’enliser et mourir, lui qui a son apogée faisait le tour de la Méditerranée, brassait des multitudes de peuples sous le sceau rassembleur de la citoyenneté, frappait une monnaie unique, développait des axes commerciaux et maintenait la paix sur trois continents? Bien sûr, les fameuses «invasions barbares» ont longtemps servi de clé de compréhension. En corollaire, la non moins fameuse «décadence». Les vigoureux peuples du Nord venaient remplacer naturellement des élites romaines avachies et corrompues.

Invincible en apparence

Dans Comment l’Empire romain s’est effondré, Kyle Harper remet tout à plat en introduisant deux acteurs jusqu’ici négligés: le changement climatique conjugué à l’arrivée des premières grandes pandémies. Professeur d’histoire à l’Université d’Oklahoma, Harper reconstitue l’histoire d’un empire invincible en apparence, miné puis anéanti par des facteurs écologiques insurmontables. Passionnante démonstration de ce que la vie et la mort d’une civilisation ne tiennent pas uniquement aux intrigues de palais ou aux affrontements militaires, mais tout autant, si ce n’est plus, à des facteurs non humains: «Les sociétés dépendent de leur fondement écologique», écrit Harper en référence à une géniale intuition de Malthus.

La première pandémie

A la réflexion, c’est non pas la chute mais la longévité de Rome qui impressionne. Le climat, là aussi, a joué le rôle d’allié dans les grandes heures de la république et de l’empire d’Auguste. Toute la Méditerranée est alors baignée d’un soleil généreux qui favorise l’accroissement démographique, donc la levée d’impôts et l’expansion de l’empire. Même le Sahara est vert! Mais vers 150 après J.-C., une instabilité climatique s’installe, conduisant à une ère nettement plus froide appelée petit âge glaciaire de l’Antiquité tardive. Eruptions volcaniques cachant le soleil et ruinant les récoltes, famines, épidémies microbiennes: l’empire vacille, des villes sont anéanties, mais il résiste tant bien que mal… jusqu’à la première grande pandémie de l’histoire.

Les pestes dites antonines (165) ou de Cyprien (251) n’étaient que des répétitions générales. La peste de Justinien, qui démarre en 541 et qui connaît d’innombrables recrudescences, est le premier cas de peste bubonique de grande ampleur. Les estimations de mortalité sont immenses, entre le tiers et la moitié des sujets de Justinien. Chose fascinante, écrit Harper dans son livre savant mais accessible au grand public, c’est que, dans un monde qui n’a pas la moindre notion d’hygiène, le spectaculaire réseau de routes et l’existence de grandes métropoles densément peuplées ont sans doute largement favorisé la propagation des pandémies. L’empire a ainsi contribué à sa propre perte du fait même de son génie constructeur.

Fièvre eschatologique

Par ailleurs, Harper constate que les Huns – dont personne ne nie qu’ils sont le déclencheur d’un effet domino de peuples en marche qui va bouleverser les structures de l’empire – ont connu un bouleversement profond qui a changé le centre de gravité de leur empire nomade du côté de l’ouest. Là aussi peut-être, un effet des maladies dont on sait qu’elles ont voyagé loin. Autre élément soulevé par l’historien: les conséquences de ces dévastations dans l’Antiquité tardive sur les mentalités. Dans les lambeaux de l’empire devenu chrétien, on vit le sentiment de la fin du monde prochaine. La venue de l’islam, avance Harper, qui va bientôt conquérir la majeure partie de l’empire d’Orient, n’est pas étrangère à cette fièvre eschatologique.

Entre la Rome qui fêtait avec confiance ses mille ans d’existence en 248, avec la certitude d’être pour toujours le centre du monde, et la Rome dépeuplée et saisie d’angoisse trois siècles plus tard, avec ses églises remplies de survivants implorant la Vierge de les épargner, avec des campagnes vides et totalement méconnaissables, c’est un monde qui trépasse. Et même si l’humanité ne s’est pas éteinte, avec de nouvelles dynamiques débouchant sur de nouvelles entités politiques et sociales, on ne peut s’empêcher de lire en filigrane, dans l’étonnant destin de l’Empire romain, un avertissement adressé à notre civilisation globale du XXIe siècle, qui met la planète entière en surchauffe.


Auteur Kyle Harper, Comment l’Empire romain s’est effondré. Le climat, les maladies et la chute de Rome, Traduction de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Pignarre

Editeur La Découverte, 544 p.

Publicité