Genre: ESSAI
Qui ? Naomi Klein
Titre: «Tout peut changer. Capitalisme & changement climatique»
Trad. de l’anglais (Canada) par Geneviève Boulanger et Nicolas Calvé
Chez qui ? Actes Sud/Lux, 640 p.

 

Elle fait un aveu, pour commencer: pendant longtemps, Naomi Klein a été comme la plupart de nous. Face à l’intolérable réalité du réchauffement de la planète, elle a essayé de plutôt ne pas y penser. «Nous continuons d’osciller entre prise de conscience et amnésie. Car le dérèglement climatique est une réalité qu’il est difficile de garder à l’esprit bien longtemps», écrit-elle.

 

Si l’essayiste canadienne a changé d’approche, s’immergeant dans la question jusqu’à en tirer un livre de 600 pages, c’est parce qu’elle a fini par réaliser que la pire menace vécue par notre espèce pourrait se convertir en une gigantesque opportunité. «L’urgence de la crise du climat peut jeter les bases d’un puissant mouvement de masse, capable de conjuguer des revendications en apparence disparates sous l’égide d’un programme cohérent, destiné à protéger l’humanité à la fois des ravages d’un système économique d’une injustice féroce et d’un système climatique déstabilisé», écrit-elle dans Tout peut changer. Capitalisme & changement climatique . Le danger devient «un précieux catalyseur», l’occasion d’un «sursaut citoyen». Envolée d’optimisme: tout peut changer…

Le périple démarre par un tour chez l’adversaire. «La droite voit juste» – c’est le titre du chapitre consacré aux «climatosceptiques»: les «négateurs zélés de l’écrasant consensus scientifique selon lequel l’activité humaine entraîne le réchauffement de la planète». Ce qu’on voit juste, depuis les franges droitières où s’épanouit la négation du changement climatique, n’est pas la réalité du dérèglement en cours (les «thèses antagonistes» ont «de longue date été rigoureusement réfutées»): c’est l’ampleur des transformations politico-économiques que cela implique. Les lobbies du déni, tels que l’Institut Heartland de Chicago, savent en effet que la dépendance à l’égard des combustibles fossiles «ne peut être rompue à l’aide de quelques timides mécanismes financiers, et qu’elle exige plutôt des interventions musclées». L’urgence climatique appelle des interdictions, des subventions, des taxes, des nationalisations, des travaux publics: «une mobilisation collective sans précédent et une répression spectaculaire des forces du marché, ces dernières étant aussi responsables de la crise que de son aggravation».

On voit le problème. Depuis les années 1970, le courant qu’on désignera de «néolibéral» s’emploie à restaurer la primauté du libre-échange, après quelques décennies pendant lesquelles le rôle régulateur de l’Etat semblait faire l’objet d’un consensus (même Richard Nixon déclarait que «désormais, nous sommes tous keynésiens», rappelle Naomi Klein). Et voilà que, soumise au réchauffement, cette «contre-révolution» tourne court: «Le changement climatique fait ­voler en éclats l’échafaudage idéologique sur lequel repose le conservatisme contemporain.» Celui-ci dénoncera l’alerte climatique comme «un complot communiste». Faux: «le socialisme d’Etat autoritaire se caractérisait par un extractivisme sauvage» en matière de combustibles fossiles…

Les lois du marché (ou le «fondamentalisme marchand») sont-elles vraiment en cause? Font-elles obstacle à la recherche de solutions? C’est ce que montre, selon Naomi Klein, une longue série de plaintes déposées auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), visant les programmes de soutien aux énergies renouvelables, accusés de violer les règles du libre-échange. Les Etats-Unis contre l’Inde et la Chine, la Chine contre l’Union européenne, l’Inde contre plusieurs Etats américains, le Japon et l’Europe contre le Canada… «Les plus grands émetteurs de gaz à effet de serre (GES) du monde se précipitent à l’OMC pour faire abattre les éoliennes de leurs voisins.»

Alors, que faire? Dans une partie consacrée à «La pensée magique», Naomi Klein balaie les fausses solutions des «milliardaires écolos», tels que Richard Branson ou Michael Bloomberg, puis consacre un chapitre à la «géo-ingénierie»: un «Far West scientifique» où, «en raison de l’incapacité des Etats à respecter leurs objectifs de réduction de l’émission de GES», on tente «d’échafauder un plan B». Dans les congrès de la Royal Society, institution britannique très engagée dans cette voie, l’option qui retient le plus l’attention est la «gestion du rayonnement solaire». Il suffit de remplir les airs d’aérosols sulfatés: c’est l’«option Pinatubo». Elle tire son nom de celui du volcan philippin qui, en explosant en 1991, avait répandu de telles gouttelettes dans l’atmosphère, autant de minuscules miroirs qui avaient fait baisser la température mondiale d’un demi-degré. Problèmes? «Nous évoluerions non plus sous un ciel, mais sous un toit – un plafond laiteux.» L’opération menacerait de sécheresse l’Afrique et l’Asie. Et on continuerait à accumuler du dioxyde de carbone…

Ni la science ni des super-héros ne semblent en mesure de nous sauver. Alors qui? Une coalition hétérogène montre la voie, formée d’Amérindiens Micmacs de la nation Elsipogtog du Nouveau-Brunswick, de grands-mères roumaines du village de Pungesti, ou encore de ce fromager grec de Iérissos, en Colchidique, entré dans le Guinness Book pour avoir produit le plus grand fromage de chèvre de tous les temps. «Des gens ordinaires, typiques de l’endroit où ils vivent», qui en érigeant des blocus, des campements ou des cabanes entravent pacifiquement la progression du modèle basé sur l’extraction de combustibles fossiles.

Ces mouvements locaux (que leurs activistes français appellent «ZAD», ou «zone à défendre») «sont en train de tisser un réseau mondial bien enraciné et diversifié», qu’on regroupe parfois sous l’appellation de «Blocadie». Ils s’opposent notamment aux procédés extractifs «non conventionnels et à haut risque», portant sur le gaz de schiste, la fracturation hydraulique (fracking) ou les sables bitumineux. Ils protègent les forêts anciennes (qui captent le carbone) et les ressources en eau. Ils revitalisent au passage l’action collective, la démocratie, ainsi qu’une vision ­systémique de notre espèce dans l’écosystème, basée sur l’interdépendance plutôt que sur l’illusion de l’exploitation. Leur mouvement se prolonge dans les appels au ­désinvestissement, demandant aux institutions et aux collectivités publiques de se débarrasser de leurs actions dans l’industrie extractive.

Est-ce que ça marche? «A ce jour, des victoires déterminantes ont été remportées»: des gouvernements ont prononcé des interdictions ou des moratoires, des bailleurs de fonds ont retiré leurs billes des projets extractifs. «Les sursis obtenus permettront de gagner du temps pour développer le marché des énergies propres et accroître leur viabilité économique.» La Blocadie et tout ce qui la relaie apparaissent comme une bonne voie. «Une fois la peur acceptée, nous devons en tirer parti.» Il reste en effet «juste assez de temps pour réaliser l’impossible».