«Mais où la Ville de Genève trouvera-t-elle l'argent?» s'interroge Aude Vermeil, directrice de Fonction: cinéma. Cette question, tous les acteurs culturels se la posent depuis que le Conseil d'Etat a décidé de transférer ses charges culturelles à la Ville (lire LT du 1er mars). Montant en jeu: environ 20 millions. C'est cette somme que le magistrat municipal en charge de la Culture Patrice Mugny devra endosser dans son budget 2008. Avec un risque: que la Ville ne soit pas en mesure d'assumer l'intégralité de ces charges nouvelles et qu'artistes et institutions vacillent sur leurs bases.

Mais que recouvrent ces 20 millions, qui correspondent à peu près au budget culturel du Département de l'instruction publique? Le cofinancement d'abord, avec la Ville, de paquebots, tel que l'Orchestre de la Suisse romande ( 8,5 millions par an) ou la Fondation d'art dramatique qui chapeaute Comédie et Théâtre de Poche. L'aide aussi aux jeunes cinéastes et vidéastes subventionnés pour 600000 francs en 2007, mais aussi le soutien de compagnies théâtrales comme le Teatro Malandro d'Omar Porras. Et encore la Commission romande de subvention des spectacles (Corodis), émanation des cantons romands, dont la mission est d'aider les spectacles à tourner.

Ces subventions, il est probable que la Ville de Genève les reprendra à son compte. Difficile de concevoir qu'elle ne supplée pas l'Etat dans le cas de l'OSR et de la Comédie. Mais il ne faut pas se leurrer. Certains secteurs risquent de tanguer. Le cinéma par exemple.

Aude Vermeil n'en revient pas. Pendant cinq ans, cette cinéaste, directrice de Fonction: cinéma, a négocié avec le Service des Affaires culturelles du DIP la mise sur pied d'un fonds incitatif d'un million annuel. Objectif? Encourager des réalisateurs étrangers à tourner à Genève, avec tous les bénéfices que cela implique en termes d'emploi notamment. Ce fonds ne correspond pour le moment à aucune ligne budgétaire. Il devrait rester chimérique.

Autre cas: les indépendants, chorégraphes ou metteurs en scène. Pour monter une pièce, ils ont la plupart du temps besoin des aides conjointes de la Ville et de l'Etat. Ainsi ce jeune artiste: «Mon dernier spectacle a coûté 220000 francs, ce qui est modeste. La Ville nous a octroyé 70000 francs, somme-plafond pour une production indépendante. L'Etat 30 000 francs. Nous avons complété avec la Loterie qui a donné 20 000 francs. Et des fondations privées. Sans l'appoint de l'Etat, nous n'aurions pas pu boucler ce montage financier.»

Alors, bien sûr, on peut imaginer que la Ville augmente sensiblement ses aides ponctuelles au projet. Ou que l'Etat conserve cette prérogative, comme il en est question. Rien de joué, ici. Au-delà des micro-entreprises artistiques, certaines institutions situées en dehors de la Ville de Genève risquent un gros coup de barre. La Fondation Bodmer à Cologny est directement exposée. Musée et bibliothèque à la fois, ce petit paradis d'intelligence reçoit chaque année 500 000 francs de l'Etat et 200 000 francs de la commune de Cologny.

«Si l'Etat se retire, il est peu probable que la Ville de Genève se substitue à lui, observe Charles Méla, qui dirige la fondation. Les édiles genevois estimeront que Cologny, qui a la réputation d'être riche, peut payer la différence. La commune augmentera peut-être son aide, mais pas assez. Nous serions alors obligés de fermer, c'est simple.»

Et les mécènes, pourquoi ne pas y avoir recours? «C'est ce que je fais pour nos deux trois expositions annuelles, poursuit Charles Méla. Je trouve chaque année entre 500 et 600 000 francs. Alors, des sponsors, pourquoi pas? Mais qui dit qu'ils restent à long terme? L'Etat est engagé auprès de la Fondation depuis trente ans. Cet engagement a été négocié avec Martin Bodmer. Il est inscrit dans nos statuts. Si l'Etat se retire, il faudra tout réenvisager.»

Même type d'inquiétude au Musée international de la Croix-Rouge, même s'il a l'avantage d'être situé en Ville de Genève. «Si nous sommes inquiets? Bien sûr! commente son directeur Roger Mayou. L'Etat nous donne 550 000 francs par an et la Confédération assume de son côté 33% de notre budget. Or dans nos statuts, une clause stipule que Berne ne s'engage qu'à condition que le canton fasse de même.»

De telles règles peuvent sans doute être retouchées. «Si l'Etat devait se retirer et si la Ville ne le suppléait pas, nous fermerions», avertit Roger Mayou.

Discours alarmiste? Peut-être. Dans les mois qui viennent, si le Grand Conseil suit l'Exécutif, chaque cas devrait être soupesé. L'Etat pourrait d'ailleurs ne pas tout lâcher, histoire aussi de ne pas devoir abroger la loi sur l'accès et l'encouragement à la culture. Et se ménager ainsi la possibilité de revenir un jour dans le jeu culturel.