«Petite, je me trouvais moche. Tout était trop grand: le front, la bouche, les yeux, les jambes. Même ma mère ne me trouvait pas terrible. Mais en grandissant, j'ai bien vu que les garçons commençaient à me regarder comme quelque chose de plaisant.» Mannequin de mode, actrice fétiche de la Nouvelle Vague, interprète inoubliable de «Sous le soleil exactement», la petite sirène de Copenhague n'aura pas eu à douter longtemps de son physique.

Anna Karina a tout juste dix-sept ans lorsqu'elle débarque à Paris, les poches vides et des rêves de cinéma plein la tête. De la Ville lumière, elle ne connaît que quelques chansons de Trenet ou de Piaf. Et un petit curé des Champs-Elysées qui lui déniche une modeste chambre de bonne. Aussi économe que déterminée, cumulant l'acharnement et la chance, la jeune effrontée croise bientôt le chemin d'un jeune cinéaste suisse en passe de devenir un des réalisateurs les plus marquants de sa génération. Lequel succombe aussitôt. Après Godard, qui l'épouse avant d'en faire l'héroïne de sept films, viendront Melville, Visconti, Cukor, Fassbinder…

Entre-temps, Gainsbourg lui aura offert la comédie musicale yé-yé Anna, tandis que le théâtre la consacrait récemment dans Après la Répétition. A l'heure de son retour à la chanson, dans les mots tissés pour elle par le déroutant Philippe Katerine (lire le Samedi Culturel du 13 mai), rencontre avec une icône fantasque et mutine qui, entre rire et larmes, n'avoue qu'un seul regret, celui de n'avoir pu élever d'enfants.

Entrevue

Le Temps: Que représente pour vous l'album écrit par Katerine?

Anna Karina: J'ai eu trois grands moments dans ma vie: l'époque avec Jean-Luc Godard, la rencontre avec Gainsbourg et celle avec Katerine. Ce disque est un cadeau inespéré. Katerine a su trouver les mots justes parce que c'est un vrai poète. Même si ce sont des artistes qui n'ont rien à voir, je le verrais bien à la même table que Gainsbourg, Ferré, Aznavour et Trenet. Ils font partie de la même famille:

ce sont des gens qui savent ce qu'ils veulent. Et moi j'aime que les autres me mettent en scène.

Dans quel climat le disque

a-t-il été réalisé?

Avec Gainsbourg ou Godard, c'était moi la petite. Là, c'est le contraire. Je me suis retrouvée au milieu de jeunes et beaux garçons qui m'ont tout de suite acceptée. Nous sommes devenus très amis. Pendant les répétitions, nous avons vécu quasiment tout le temps ensemble. Sauf pour dormir. Si bien qu'une fois le disque terminé, quand chacun est rentré chez lui, nous avons tous fait une petite dépression. J'ai retrouvé la même atmosphère qu'à l'époque de la Nouvelle Vague: on ne se prenait pas au sérieux, mais on faisait les choses sérieusement.

On ne vous a plus beaucoup vue au cinéma depuis lors…

En vieillissant, j'ai perdu mon statut de jeune première et, du coup, on m'a proposé moins de rôles. Ça a toujours été comme ça:

il vaut mieux aller voir au cinéma une belle jeune fille qu'une vieille moche. [Rires.] Et puis, pour un jeune réalisateur, ce n'est pas forcément une évidence de passer après Godard et Visconti.

Anna Karina n'est pas votre vrai nom. D'où vient ce pseudonyme?

J'avais dix-sept ans, je venais d'arriver à Paris et je gagnais ma vie en posant pour des photographes. On m'a conseillé d'aller voir Mme Lazareff, qui dirigeait Elle. Dans son bureau il y avait également une femme assez impressionnante, avec un beau tailleur, un chapeau, le cigare et tout. Avec sa voix grave, elle me demande comment je m'appelle. Je lui réponds: «Hanne-Karine Bayer.» Elle me dit: «Toi, tu t'appelleras Anna Karina.» C'était Coco Chanel! J'ai eu la couverture de Elle et j'ai gardé le nom.

Qu'est-ce qui vous a poussé à tout quitter pour Paris?

J'avais déjà fait quelques fugues, parce que je ne me suis jamais entendue avec mon second beau-père. Un jour j'ai demandé à ma mère de choisir. Elle m'a répondu: «C'est simple, tu te tires.» Alors je suis partie. Du côté de mon grand-père, c'étaient des Italiens. Il y avait donc cette parenté latine et, pour moi, la France, c'était le pays de la poésie, de la musique. Je n'avais pas encore vraiment vécu, mais bizarrement

je n'avais pas peur. Peut-être que quand on est jeune, on n'a pas peur. Ensuite, j'ai appris le français au cinéma. A l'époque, on pouvait rester toute la journée dans la salle avec un seul ticket. Au bout d'un moment, j'ai compris que lorsque Gabin disait «Salut ma vieille», ça voulait dire la même chose que lorsque Gérard Philipe disait «Bonjour Madame».

A une époque de votre vie, vous avez été Suissesse…

Lorsque je me suis mariée avec Godard, j'ai reçu un passeport sur lequel il était écrit que j'étais originaire de Gland – ça me fait rire à chaque fois que j'y pense. On me l'a retiré lorsque j'ai divorcé. Ne connaissant pas la loi, j'avais oublié de demander ma naturalisation. Je suis devenue française et je le suis restée.